lundi 19 juillet 2010

Portrait d'un sadique en pro-fesseur

Il est des individus qui deviennent, bon gré, mal gré, « enseignants ». Parmi eux se démarque une espèce singulière qui, rejetée – et pour cause – de tous les établissements, se retrouve cloisonnée dans un modeste IUT. Ainsi frustré, le personnage peut délibérément agir en « pro-fesseur ».



Un petit garçon, trop maigre pour ses 8 ans, est caché derrière le vieux meuble en chêne massif du salon. Accroupi, il tremble si fort que ses dents claquent. Son père, un homme bedonnant et poilu, entre dans la pièce. Il a une grande bouteille de vin à la main et il hurle : « Où tu te caches encore ? Réponds ?! Bon Dieu, mais réponds-moi ! De toute façon, je te retrouverai… ». Il retire soudainement sa ceinture. Le petit garçon trop maigre pour son âge a juste le temps de glisser sa tête sous ses bras. Un bruit métallique emplit la pièce.

Les fourchettes raclent les assiettes. Le père préside la table, à ses côtés sa femme et ses deux garçons. Les enfants parlent, les parents rient. Chacun évoque la journée passée, ces petits riens du quotidien qui construisent une vie. L’aîné a eu une bonne note à l’école, il a pu lire son travail devant toute la classe, même si cela l’a, il l’avoue, un peu intimidé. Le petit, un bambin de 5 ans, aux joues gonflées et rougies se lance dans de longues explications sur la traite des vaches – il a vu faire un fermier aujourd’hui –.
Par terre, dans une assiette en terre cuite fissurée, le petit garçon trop maigre pour son âge mange avec ses mains les restes de la famille. Le bruit de fond des discussions familiales ronronne dans la cuisine. Il y a un silence. L’enfant lève la tête, apeuré. Son père semble soudain se souvenir de sa présence parmi eux, il se détourne vers le fils ingrat. Il se met à hurler. Pourquoi a-t-il encore manqué de respect envers M. Piedebiche son enseignant ? Qu’est-ce qu’il a donc dans la tête ? Mais la pire des punitions pour le maigrelet enfant, c’est le regard de sa mère : un regard suppliant et rempli de pitié.

Les deux jeunes adolescents sont assis sur le petit muret qui borde le lycée. L’un fume consciencieusement une cigarette, le second – long et fin – mâche un chewing-gum en regardant furtivement autour de lui. Ce dernier rompt le silence en disant d’une voix hésitante que la jeune Caroline ne le rend pas insensible. Son ami secoue les épaules et lui répond d’un ton détaché que les filles sont toutes les mêmes.
Quelques jours plus tard, en arrivant au lycée, le jeune adolescent long et fin surprend son ami avec la belle et convoitée Caroline. Ils s’embrassent au milieu du hall d’entrée en marbre. Il court jusqu’aux toilettes et se cache pour pleurer dans un box tagué.

C’est un jour comme un autre, un fourmillement d’étudiants sur le campus. Personne ne prête attention à cet insignifiant jeune homme qui est assis sur un banc, au milieu du couloir et qui lit avec ardeur. De petites lunettes rondes surmontent son long nez. L’étudiant n’a pas d’amis, et lorsque les filles s’adressent à lui ou qu’il est contrarié, il bégaie. Il déploie une intense énergie dans ses études : tout doit être parfait. Il réussit tous ses examens, avec un certain confort, à l’exception d’une matière insignifiante : « Théorie et méthode de pédagogie en milieu universitaire ». Le jeune homme est présent dans toute action politique à responsabilité : amicale de la fac, AFGES, vendeur OFUP – pour gagner un peu d’argent –, soirée entre porteurs de faluches. Ce n’est pas qu’il soit le bienvenu partout, mais qu’il est impossible de se débarrasser de lui. L’étudiant gringalet trace lentement sa route selon un schéma déterminé, comme la larve finit toujours par accéder au sac de farine.

Une quarantaine de rencards ratés plus tard – tant avec des femmes qu’avec des hommes –, le mystérieux individu atteint l’apogée. Son père est décédé des suites d’une cirrhose incurable. Il voit sa mère un week-end sur deux, fièrement, il enfile son plus beau costard et achète toujours une rose rouge pour tenter de combler le regard de pitié qui demeure toujours dans ses yeux. Ses deux frères semblent si parfaits.
Il apporte de bonnes nouvelles. Après licenciement de l’armée pour cause de trop longues palabres insignifiantes, il trouve une place dans un paisible IUT de province.



Une trentaine de paires d’yeux le fixent. Ce qu’il déteste ces mises en scène, ces espèces de débiles face à lui – quand même, qui parmi ces abrutis serait capable d’arriver à sa hauteur ? – . Il subit. Le malaise impose le silence dans l’assistance. « Mon Dieu, répondez, répondez-moi quelque chose ! » jappe-t-il en boucle. Les cliquetis de trousse font soudain écho au lointain bruit métallique d’une ceinture, à une fourchette qui gratte une assiette. C’est trop. Il s’en fuit.
Si l’un d’eux se met à parler, l’angoisse le submerge. Il se pourrait qu’il devienne un danger. Que personne ne l’interrompe, maintenant qu’il a enfin tous les droits !

L’étudiant est debout face à lui. La jouissance est totale : voici son pouvoir ultime sur le jeune tout tremblant. Qu’il parle, défende, exprime avec ardeur l’émotion de toute une année de travail à soutenir, qu’il essaie seulement. Le plaisir est d’autant plus fort – le petit garçon trop maigre pour son âge peut sortir de sa cachette et faire une grimace à son père –. Il pose son regard plein de boue sur les travaux qu’on lui présente et les détruit consciencieusement, à la manière d’une vermine inextirpable. Le règne du pro-fesseur.

MR