mercredi 29 avril 2009

Sous les dents avides d'une machine acérée


Ce matin, je suis allée, pleine d’espoir, à mon premier rendez-vous pour l’emploi. J’ai préparé attentivement tous les papiers nécessaires, tracé mon itinéraire à travers les recoins méconnus de la banlieue où on m’envoyait. Curieuse de ce que je découvrirai peut-être, je me suis levée de bonne heure. J’ai bondi dans les transports en commun, comme pour un départ en voyage. Je n’avais aucune idée de ce qui m’attendait, ni de la diplomatie du temple emploi.
J’ai franchi la porte de l’administration. Il y régnait une étouffante chaleur. Des gens allaient et venaient, un mélange d’ethnies et d’âges. Le personnel en nombre restreint tentait de gérer ces flux. On m’a dit d’attendre devant une porte à code chiffré. Peut-être qu’un jour ces portes seront blindées. On n’est jamais trop prudent. D’ailleurs, « dans le cadre du plan Vigipirate », les toilettes sont fermées à clefs. Un terroriste pourrait s’y faire sauter. Ou un demandeur d’emploi s’y suicider…
Une personne est arrivée, elle m’a nommée. Je lui ai dit bonjour poliment.


Me voilà donc assise dans un box, sans aucune discrétion, parmi d’autres embarqués. Après quelques jeux de regards embarrassés et quelques hésitations, je sens l’impatience de mon interlocuteur qui croît. Le temps presse : dans le couloir, ils sont des dizaines, et la journée ne fait que commencer. Je suis, je crois, du temps perdu. Je ne corresponds à aucun code concret, je ne suis qu’un profil abstrait qui se soustrait à toute catégorie. Comment m’inscrire dans le logiciel ? Je bégaie, j’utilise toute mon énergie pour ne pas fondre en larmes, et j’en convaincs moi-même, c’est vrai, oui vous avez raison, je ne sais « rien » faire. Ma mémoire parcourt ces six dernières années avec rapidité, le temps d’un silence.


La pièce est longue et large. Il règne une odeur de poussière métallique et de graisse. L’immense machine s’élève au centre de l’atelier, avec ses dents en acier, et ses mécanismes si complexes. Elle parle en continu, dans un bruit de pompes gutturales suivi d’un crissement aigu – fusion de deux plaques de fer –, régulièrement, infatigable. Maîtresse des lieux, la presse s’impose. Il n’y a plus qu’elle, omniprésente, elle qui s’immisce jusque dans la plus profonde intimité des employés, les berce et les maintient éveillés à la fois.
Il fait une chaleur caniculaire : ici, les appareils ne nécessitent pas d’être refroidis par la climatisation. Trempée de sueur, j’emballe de petits appareils. En cadence. Alors, je ne peux m’empêcher de penser au film Dancer in the Dark, où l’héroïne, Selma, se met à danser et à chanter au rythme des machines, tout en se tuant au travail pour faire vivre son jeune fils. Les membres engourdis, les poignets affaiblis par la répétition des gestes, toujours ces mêmes gestes (plier les boîtes en carton, les remplir d’une notice d’explication pour l’installateur, placer le petit appareil accompagné d’un boulon en plastique noir, d’un joint transparent et d’un couvercle jaune, fermer la boîte, enfin y coller une étiquette blanche portant le numéro de série), je m’applique du mieux que je le peux.
Une horloge est accrochée en évidence au dessus de la grande porte battante. Quand bien même je cherche à me recueillir en mon for intérieur, le monstre temps est là pour me rappeler chaque secondes : interminables. Les jours se conjuguent dans leur régularité invariable de métronome. Du levé au couché, tout est réglé. Le regard reste accroché aux aiguilles, et Baudelaire résonne : « Souviens-toi que le Temps est un joueur avide ! » C’est l’éternité qui se renouvelle à l’infini. Un combat interne et très intime qui se divise puis s’agrippe en chacun des ouvriers.
Dans ce monde de silence et de bruits soporifiques, les yeux développent de nouveaux sens, ils scrutent, ils cherchent à capter absolument tout ce qui, l’espace d’un instant, aussi futile soit-il, pourrait se transformer en de la distraction. Une tâche de sueur sur une chemise, le passage d’un homme à la moustache noire dans l’allée centrale, les gestes saccadés d’un collègue portant d’épaisses lunettes de sécurité assis le dos voûté, le chef du chef – un gros monsieur assez calme – arrivant pour le compte-rendu matinal avec le responsable du service ou encore les allées et venues du factotum un peu pataud.
Mais le plus lourd à supporter, c'est le poids des obsessions, ce face à face sanglant dans les profondeurs de soi, l'inutile combat contre les souvenirs, cette ronde fourchue d'images et de paroles incolores diluées et remuées dans le temps. Comme un brouhaha continu que chaque seconde passée dans cet atelier ravive : le sourire sournois de la grosse presse sous la chaleur écrasante.


Le conseiller survole rapidement mes diplômes avec un air de dédain soudain. Si j’espère trouver du travail, il me faudrait au moins un bts ou un bac pro, il faudrait que je passe des concours ou que je me réoriente, oui mais vers quoi ? Je regarde mon locuteur fixement, en guise de réponse, il me dit : « c’était à vous de réfléchir avant de choisir de faire ces études ! », tandis qu’un faux sourire laisse entrevoir l’espace d’un court instant ses dents jaunes. Je me sens poussée vers le bas, vers un vide immense, un boulet enchaîné à mes pieds, mon master de lettres modernes, ma passion affichée et affirmée pour l’écriture et la littérature froissée, déchirée, brûlée avec un soin tout particulier, en quelques secondes, quelques mots, un soupir et un regard mi-clos.


J’avais toujours rêvé d’écrire un mémoire. Traiter d’un sujet qui me plairait, poursuivre sans cesse des recherches, établir un plan afin d’ordonner des idées. Pendant deux ans, je m’étais accrochée à mon projet. Je l’avais mené jusqu’au bout. Un travail sans début ni fin, sans trêves ni vacances. J’avais rédigé plus de cent pages en m’efforçant d’être rigoureuse et précise. En toute autonomie, j’organisais la rédaction de ce mémoire, j’écrivais tous les jours. J’alternais mes allées et venues dans les bibliothèques, je restais constamment à l’affût de tout colloque, de toute conférence. Curieuse, je ne voulais pas en rester aux frontières de ma problématique, poussant sans cesse plus loin la réflexion menée.
En parallèle et dans le cadre des cours, il me fallait préparer régulièrement de longs exposés, sur des sujets précis, qui n’avaient pas nécessairement de rapport avec mon travail central. Il fallait pour cela entreprendre les mêmes démarches que pour le mémoire, mais dans une durée restreinte qui ralentissait mes recherches initiales.
Tous les étés, pour financer mes études, la grande presse m’adressait son plus grand sourire, ses longues dents acérées pointées vers moi. J’étais prête à tout supporter pour retourner en cours à la rentrée.


J’accepte d’être inscrite à une espèce de bilan de compétences – les explications restent vagues – qui se déroulera dans un mois. Une main me tend un papier de récapitulation sur lequel figurent des fautes d’orthographe. Je sors. C’est au suivant, il faut enchaîner, vite.
Je fais quelques pas dans la rue. En moi, tout se bouscule. Je ne parviens décidément pas à me confronter à la réalité : je suis trop jeune, trop diplômée, mais je n’ai pas le bon diplôme, je n’ai pas assez d’expériences, trop, pas assez. L’ère du temps est à la production non à la création, à l’incessante reproduction, non à la « récréation ».

7 commentaires:

Aude a dit…

Coucou là dedans!

Bravo, super plume! ... Et chienne de vie d'artiste.
Bisou

Aude

Les Mots Perdus a dit…

Merci, ça fait plaisir ! Bisous et à bientôt !

A Stranger In The Sky a dit…

C'est un muffle, l'autre crétin. On peut faire des métiers avec de la littérature.

Et c'est vrai que tu romances très bien ces anecdotes =). Venant juste d'en ressortir, ça me fait penser un peu au style d'Aldous Huxley, le n'importe quoi final en moins.

Laure a dit…

Toujours cette impressionnante capacité à transmettre les choses du quotidien.

Tu vois que tu sais faire des choses ! Vends-toi ! Vends ta curiosité, ton sens de l'organisation, accroche-toi !

Allez, bon courage !! Bisous,

Laure.

Les Mots Perdus a dit…

Merci Adèle ! Bien sûr, c'est romancé, j'ai mixé les réactions de plusieurs personnes à plusieurs endroits, etc... Ce sont souvent des gens débordés, et qui n'ont pas le temps de passer outre les "cases" qu'on leur demande de remplir...
J'espère que ton deuxième semestre de vie à Strasbourg te plaît et te souhaite bonne chance pour les partiels !!
A bientôt !

Les Mots Perdus a dit…

Coucou Laure et merci pour tes encouragements ! Il se trouve que j'ai écrit ce texte justement pour un concours de nouvelles sur le thème du monde du travail actuel (ou quelque chose d'approchant, je ne sais plus l'intitulé exact).
Bonne chance pour ta série de partiels, tu dois être en plein dedans, ou vraiment pas loin...
Bisous.

Océane a dit…

C'est un trés bon texte qui gagne à être diffusé.
Et j'espère bien qu'il va lire ta nouvelle "Paul Emploi". Que ça lui fiche les boules que ses employés soient sous formés à l'accueil et au suivi personnel personnalisé pour ne pas remarquer le talent qui est le tiens.