Au pied du torrent
La nuit est pâle : toit étoilé de juin. Au loin, le torrent gronde, comme une rumeur continue. Le clocher sonne trois coups. Sur les hauteurs du petit village dauphinois, un renard attrape une poule. Il la serre fort dans sa mâchoire. Un dernier cri. Son sang colore la terre. Dans sa maison, à l’angle de la rue principale, Marcel se lève. Il tousse. La lune éclaire faiblement la chambre, dégradés de noir, de gris et de blanc. Le bois craque sous ses pas engourdis. Il traverse la pièce principale où dorment les enfants. Il se cogne. Grogne un peu. Le petit Pierre entrouvre ses yeux endoloris de sommeil, voit passer l’ombre solide de son père puis se rendort. Dans la cuisine voûtée au sol froid, Marcel s’assoit à la table familiale. Il mange un morceau de pain et du saucisson découpé en fines tranches. Il se sert un grand verre de vin qu’il vide très vite.
Marcel traverse la cour en terre battue. Il entre dans l’atelier. L’atmosphère est déjà moite et lourde. Les cendres du four en pierres sont encore chaudes : elles dégagent une odeur de soufre. Il alimente le feu. La fumée le fait tousser. À la lumière des flammes, il pétrit plusieurs kilos de pâtes, de ses mains. Cerné par la chaleur suffocante, la chemise collée au corps, il boit pour ne pas s’assécher. Du vin, toujours du vin. Puis, il cuit le pain, à la force de ses bras vigoureux. Le front en sueur, Marcel travaille toute la nuit. Pour se donner du courage, il entonne de vieux refrains et chante jusqu’à l’aurore.
Sur terre toute chose a sa part de soleil ; toute épine a sa rose. Toute nuit son réveil.*
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Dans le village, tout le monde apprécie Marcel. Un homme droit, honnête et serviable. Une personne d’honneur, qui n’hésite pas à travailler pour le bien de tous. La rumeur court, qu’il est le meilleur boulanger d’Isère. Son pain, agréablement craquant, moelleux de l’intérieur – ce pain à l’odeur de farine et de feu de bois – procure des sensations singulières. Chaque matin, de bonne heure, le pain est là, prêt, chaud, pour tous les habitants du village. Par toute saison. Des gens viennent à bicyclette des villages voisins, La Mûre, Saint-Honoré, et même, parfois de plus loin encore. Après la messe, le dimanche, les femmes en robes vives et les hommes en costumes noirs s’arrêtent volontiers dans la boulangerie pour causer un peu avec Marcel, prendre des nouvelles de madame Cécile et des enfants, tandis que dans la cour, les petits jouent entre eux : échanges de cris, de billes et courses effrénées.
Le soir, après son travail, Marcel se rend Au Rif Bruyant, le bistrot de l’autre côté de la rue, près de la mairie. Le bar sent le tabac froid, le pin, et le vin qui coule par tonneaux. Il boit avec les paysans et les fermiers du coin ; ils se connaissent depuis toujours. Ils rient de leurs sorts, ou encore, ils se lancent dans d’interminables parties d’échecs. Leurs grosses voix résonnent. Parfois, Marcel emmène avec lui, le plus jeune de ses fils. Il le fait asseoir fièrement, et lui commande un verre de grenadine, parce que, dit-il, c’est de la même couleur que le vin. Il découpe, pour le petit Pierre, des rondelles de saucisson. Puis, son père l’autorise à jouer sur les bords du torrent. Ce torrent qui palpite, sans relâche, comme les battements d’un cœur.
La petite maison familiale n’est pas toujours un nid tranquille – les temps sont durs, pour tout le monde – mais, comme un fin voile salvateur, rengaines et chansons se fredonnent, bercent les enfants qui grandissent. Les airs de Cécile, un peu mélancoliques, et les comptines de Marcel, transmises de générations en générations, prennent la forme d’un arc-en-ciel. Les teintes de la vie.
Pour le pré, Dieu fit l’herbe ; pour le champ, la moisson ; pour l’air, l’aigle superbe ; pour le nid, le buisson.
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L’aube, ce matin-là est multicolore. Le soleil brûle le plateau Matheysin. Un coq s’égosille, lobes pendants. Le visage trempé de fièvre, Marcel tousse. Les poumons en feu, il crache du sang. Il s’affaisse, se retient faiblement à son établi, et s’effondre. Dans sa chute, il entraîne la bouteille de vin, presque vide, qui s’étale sur le sol. Sa fille, une jolie rousse, venue porter le seau d’eau fraîche du matin pour son père, le découvre à terre. Elle crie. Cécile accoure et appelle le médecin.
Le diagnostic du docteur Garnier est sévère. Marcel doit se reposer. Grave pneumonie. Pleurésie. Poumon voilé. Il doit renoncer à sa boulangerie s’il veut s’en remettre et surveiller sa consommation d’alcool. Choc. Les enfants restent immobiles, Cécile pleure en silence. Marcel grommelle que c’est impossible, ce travail c’est sa vie, toute ma vie, insiste-t-il. Son métier, appris passionnément à l’âge de quatorze ans, ne peut pas lui être arraché ! Il regarde sa famille, les grands serrent dans leurs bras les plus petits. Quel avenir peut-il leur promettre ? Marcel soupire. Il regarde par la fenêtre ouverte, les montagnes : son pays. Le torrent coule, bruyant. D’une voix à peine audible, le petit Pierre se met à psalmodier une mélodie, complainte douloureuse et seule prière d’espoir.
Tout arbre a sa verdure ; toute abeille son miel ; toute onde, son murmure ; toute tombe son ciel.
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Un mois se passe. Marcel est fatigué et très faible. Les cendres du four à pain sont froides. Plus d’argent. Des bouches à nourrir. Engourdi à force de ne rien faire, écrasé par un vaste sentiment de solitude, il s’accroche à sa bouteille de vin – comme à la branche presque sèche d’un arbre mort – accoudé à la grande table en bois, fixant, les yeux absents, la porte à jamais fermée de sa boulangerie. Il se perd dans d’interminables obsessions.
*
Marcel avait réussi, contre le gré de son père, à réaliser son plus grand rêve : devenir boulanger. Adolescent, il avait été pris en apprentissage à Grenoble. Deux ans plus tard, employé. Bel homme, grand et fort, il semblait pouvoir supporter l’infernale chaleur et l’éternel labeur.
Quand il rencontra Cécile, il venait d’ouvrir sa propre boulangerie. Il n’avait pas trente ans. La jeune femme était issue d’une famille de paysans, possédant quelques terres et quelques économies. Les amants amoureux se marièrent.
Le conte de fée fut brusquement interrompu. 1914. Marcel fut appelé sur le front : les tranchées de boue, la masse opaque de neige. Avec tous ces soldats, la chair à vif, sanglante, écorchée, parfois trouée. Les corps – aux yeux fixes tournés vers un ciel bas et gris – éparpillés, souillants, souillés par la terre meurtrie. Le soir, serrés les uns contre les autres, les survivants s’imbibaient d’alcool pour oublier le froid, la faim et le bruit de la mort. Marcel tenait bon. Pour lutter contre la déshumanisation, il pensait à sa femme.
Cécile attendait leur premier enfant. Les courriers tardaient. Les permissions étaient rares. Quand Marcel fut de retour, son fils avait déjà plusieurs années. Ils se dévisageaient curieusement l’un et l’autre. Il fallait tout reconstruire. Mais les massacres et l’horreur – l’indicible – s’élevèrent comme un rempart irréparable pour sa famille. Une faille, ouverte. Face à la vie : le vin, ultime possibilité de fuite.
Le couple eut encore cinq enfants. La famille emménagea dans le petit village de montagne. Les tumultes du torrent effacèrent le souvenir incessant des détonations et les flaques de sang. Marcel reprit son travail, sa vie battait au rythme de sa boulangerie. Avec honneur, il pouvait nourrir sa famille. Voir ses enfants grandir.
*
Marcel boit. Plus rien ne le sort de cette spirale interminable. C’est dimanche, Cécile et les enfants sont en visite, dans un village voisin. La solitude le brûle. Jamais, plus jamais, il ne pourra exercer son métier, la passion de toute sa vie. J’ai tout perdu, tout, se répète-t-il comme une rengaine qui aspire la raison. Il est assis, la tête entre ses mains, le dos courbé. Il boit du vin, encore et encore. De sombres desseins s’ébauchent. Plus jamais... Il gribouille quelques mots sur un morceau de papier qu’il glisse au fond de sa poche. La décision est prise. Brusquement, il se lève, renverse tout dans sa hâte, se blesse un peu. Bruit et bris de verre sur le carrelage. Marcel claque violemment la porte derrière lui.
Il court. De plus en plus vite. Il chancelle. Les petites phrases tourbillonnent en martelant son être meurtri. Sa tête tourne. Il gravit la colline le long du torrent, glisse dans les lourds galets, s’écorche sur les pierres pointues. Il fait une brève pause. Il se cambre en avant pour tousser grassement. Son allure de bel homme – élancé, brun, le visage fin rehaussé par une épaisse moustache noire – est métamorphosée. La sueur et la peur collent à sa chemise ouverte. Marcel tremble de tous ses membres. Il pleure. Abondamment. Au loin, le clocher du village sonne trois coups. Les yeux pochés, le visage déconfit, les bras et les genoux égratignés, il arrive près de la falaise qui domine les collines.
Ici, le torrent forme une cascade, hurlante, tumultueuse, et s’écrase contre les roches dans un mouvement sauvage. Debout, au sommet, Marcel regarde l’eau grondeuse. Il retire sa chemise qu’il dépose sur la mousse : dans la poche se trouve le petit morceau de papier, avec dessus, les paroles d’une vieille chanson. Il crie. Puis part. Dernier vol. Attiré par les profondeurs de la ténébreuse écume, son corps plonge vers l’éternité, il rejoint les pulsations incessantes de ce cœur régulier et infatigable. Son sang se répand. Il se dissout, se mélange à l’eau, l’air et la terre : tombe ouverte vers le ciel. De majestueuses gentianes pourpres, fleurs rares et éphémères, jaillissent cet été-là, le long du torrent qui, encore et toujours, murmure ses infinies litanies.
Dans ce monde où tout penche vers un centre meilleur, la fleur est pour la branche et l’ami pour le cœur.
M.R.
* Paroles d’une chanson d’Eugène de Lonlay (XIXe siècle).
2 commentaires:
Très belle nouvelle !
Maintenant, tu as même les images qui correspondent à ce que tu as écrit !
Très joli. Tu ne tombes pas dans la facilité en choisissant un tel sujet. En tout cas j'aime beaucoup. C'est fluide à lire, comme toujours.
On peut voir les images ? ^^
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