

Je viens de faire connaissance avec mon arrière grand-père, en tombant sur les écrits d'une de ses filles, écrits achevés en 1984 moins d'un mois après ma naissance, et dédicacés au nom des descendants que nous sommes tous, nous, ma cousine et moi, en 1984, ainsi que chacune des générations qui s'étendent et se perpétuent.
Dimanche 7 août 1927
Au Sud de Lyon, sur le Pont du Midi, un homme dispose avec attention son sac de voyage et sa veste, dans laquelle se trouvent ses papiers d’identité. Il fait chaud. L’homme est grand et svelte. Il penche la tête vers les eaux tumultueuses du Rhône. Pas un regard derrière lui, il sait où il va. Il soupire. La chemise collée à son corps en sueur, il claque des dents. Dans le plus grand silence, il pleure. Il franchit l’ultime barrière. Plonge. Un cri étouffé par le bruit des flots. Lavé par les eaux, le corps est secoué, remué, noyé, transporté par delà les frontières. L’homme disparaît, il s’efface, se laisse engloutir. Aspiré par le puissant élément créateur et destructeur, il n’aura ni mise en terre, ni sépulture.
Sur le Pont du Midi, il laisse juste ce papier, avec son nom. Un nom qui ne serait plus prononcé à voix haute, pendant une soixantaine d’années, dissous. Albert Rebreyend.
Le Rhône se déploie toujours. Les cinq enfants de l’homme ont eux-mêmes rejoint la terre. Avant de partir, la deuxième de ses filles a fait ressortir le nom du néant. L’arbre de la vie étend de longues branches, fines, éparses. Les enfants des enfants puis les enfants des enfants des enfants, et déjà les enfants des enfants des enfants des enfants.
Mon arrière grand-père était boulanger. Fils de fermiers du plateau Matheysin, au cœur de l’Isère. Il se levait tous les matins à deux heures et dans la chaleur infernale du grand four, buvait du vin. Il se disait « socialiste ». Il aimait son travail, et son pain était réputé excellent. Albert Rebreyend épousa, en 1912, Marie Garnier, fille de paysans plus aisés de son village, Nantes en Ratier. Leur idylle, au départ, était celle dont tout le monde rêve. Mais ils vécurent malheureux, tel un mauvais sort. La guerre, pour commencer, sema le trouble. Les aînés des enfants, nés des permissions de l’homme, passèrent leurs premières années loin de leur père. La fin de la guerre et le retour d’Albert furent un espoir échoué d’un renouveau pour la famille. Enfoncé dans une spirale tragique, l’alcool pour palier à la fatigue d’un travail acharné, sans interruptions, aucune, l’alcool comme lien social avec l’extérieur, l’alcool pour supporter le bruit des enfants. Sa femme n’avait pas l’argent nécessaire pour rompre le serment de la chair. Albert et Marie eurent pourtant six enfants, dont une petite fille emportée à quelques mois par une très mauvaise grippe.
Les enfants grandissaient. Ils découvraient les joies de la ferme, des vaches et de la nature dauphinoise, chez leurs grands-parents, l’été. De leur père, ils apprirent qu’un « Rebreyend » doit « marcher droit », ne pas s’égarer : l’honnêteté avant tout. Les parents chantaient beaucoup, lueur de douceur et d’espoir dans un foyer où les yeux de la mère se remplissaient d’une tristesse insondable. Elle, si belle par le passé, toujours décrite comme un rayon de soleil. Le père s’enlisait. Il brûlait près de son four à pain, se rafraîchissait avec le vin. Il ne dormait presque pas. Il fallait faire vivre les enfants. L’avant dernier, un tout petit garçon, semblait précoce à retenir les chansonnettes, ils partageaient une relation privilégiée.
Et puis, la tuberculose l’a éreinté. Un poumon voilé le condamnait à devoir abandonner son travail. Ses yeux, jour après jour, s’éteignaient. Le tourbillon l’emportait. Puisque la vie devait le faire sombrer, il décida de la contrôler. Elle ne gagnerait pas, il s’effacerait de lui-même. Pour éviter un triste spectacle à ses enfants, il partit à Lyon, déterminé, le lieu de son voyage de Noces, quinze années plus tôt.
Mon grand-père, avant dernier de la fratrie, avait quatre ans.
2 commentaires:
Je laisse juste un commentaire pour te dire que j'ai lu et beaucoup apprécié. Mais aucun mot ne me vient pour décrire "ça". C'est juste "beau" à lire, et à savoir. Je m'exprime mal, vaut mieux que j'arrête là. ^^ Bisous !
C'est un sentiment étrange que d'imaginer qu'un beau jour on se découvre un ancêtre qui voulait se rayer de la surface de la terre et qui, pourtant, de par sa multiple descendance, existe toujours quelque part...
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