vendredi 28 novembre 2008

mercredi 12 novembre 2008

Les romans et la littérature

Aujourd’hui, je rangeais soigneusement des livres dans les rayons de littératures européennes quand une femme vint me poser une question assez déconcertante : « Excusez-moi, je cherche les romans ». Pour le moins interloquée, je l’interroge du regard, tout en émettant un « Euuuuh… » communicatif. Alors, elle poursuit : « Ici on est dans la littérature, moi je ne veux pas de littérature, je cherche les romans.
- Des romans ? Quel genre de romans ?
- Des romans policiers par exemple, je sais pas, des romans quoi.
- Non mais, euh, c’est que, euh, la littérature comme vous dites, c’est des romans aussi, les romans c’est tout ce qui fait appel à l’imaginaire.
- Ah, je suis ignorante, excusez-moi.
- …
Voilà les policiers sont ici…
- Sinon, y a les romans de Chapsal, vous voyez des trucs comme ça, c’est où ?
- Les romans sont classés selon la nationalité des auteurs. C’est donc au rayon français.
- Vous n’auriez pas quelque chose à me conseiller ?
- Peut-être aimeriez-vous Danielle Steele ?
- … »
La moralité, c’est que, en retournant les propos de cette brave femme, on arrive à l’idée que les romans policiers et toutes ces séries de livres kitsch, voire carrément inintéressants qui garnissent les rayons (ces séries de livres épais, gros, aux traits souvent très niais) ne sont pas de la littérature.
Je ne vous le fais pas dire !

mardi 11 novembre 2008

Les arbres frémissent légèrement, dans la douceur d'un jour où, derrière l'opaque masse grise, se dévoilent les morceaux d'un soleil froid.

mercredi 5 novembre 2008

Extrait d'un poème du recueil Feuilles d'herbe de Walt Whitmann :

J'ai dit que l'âme n'est pas plus que le corps,

Et j'ai dit que le corps n'est pas plus que l'âme,

Et que rien, pas même Dieu, n'est plus grand

aux yeux de chacun que soi-même,

Et que quiconque fait deux cents mètres

sans amour va à ses propres funérailles vêtu

de son linceul,

Et que toi ou moi, nous pouvons sans un sou

en poche acheter ce qu'il y a de mieux sur la terre,

Et que regarder avec un oeil ou montrer

un haricot dans sa cosse confond la science

de tous les temps,

Et qu'il n'y a pas de métier ou d'emploi

où le jeune homme qui l'exerce ne puisse

devenir un héros,

Et qu'il n'y a pas d'objet si fragile qu'il soit qui

ne puisse servir de moyeu à la roue de l'univers,

Et je dis à tout homme et à toute femme :

"Que ton âme demeure calme et sereine devant

un million d'univers."

lundi 6 octobre 2008

Et maintenant ? Et après ? Et donc ?


Comme une ombre errante, d’une rue à l’autre, je tourne en rond. Je piétine, le pas lent, sans but précis : les rues ne se correspondent pas, elles se ressemblent toutes. Les choses sont grises, ternes, voire sales. Le froid qu’un discret rayon de soleil ne parvient pas à percer se fait violent. Dans mes yeux, ce qui brille est transparent, comme le vent. Je suis comme la boule, en permanence logée au creux de mon ventre, qui glisse sans trouver d’appui, une boule qui vient de s’élancer, en contrebas du mur. Ce mur en briques rouges, haut, qui se rapprochait d’années en années, là-bas, au loin, ce mur que j’ai regardé de près avant de l’éviter de justesse. Je le longe dans ma course. Jamais, je ne l’ai côtoyé de si près. Il est là, omniprésent, à mes côtés, et ma lutte, celle que mon errance déploie toute entière, est de ne pas m’y heurter.
À l’horizon, devant moi, et loin en parallèle de cette muraille en briques rouges, je n’aperçois encore rien. Je vaque. Le langage est à court : « et après ? », -silence-. Un vide sans point d’appui. Cela signifie aussi que je ne peux pas me faire mal, du moment que je contourne le mur. Je suis en suspend, quelque part. J’ai trouvé un travail à l’image de ma vie : une transition, une vacation. Une tentative de repères dans une société où cela signifie "en marge".
Quand les rues défilent devant moi, quand mon regard est libre de se poser sans limites sur ce qu’il veut, comme il veut, où il veut, sans contraintes, ce que j’aime c’est la liberté. Le choix d’avancer, de s’asseoir, de regarder, de repartir. Et même si je marche vers un non-but sans sens, je garde l’espoir (peut-être vain) que cette vacation dans ma vie, m’offrira ses découvertes, au hasard d’une petite ruelle, légèrement cachée, dans l’ombre.
Une petite ruelle qui, à défaut, pourra toujours m'offrir une part de son ironie, remplacer la vacation par la vocation...

lundi 15 septembre 2008

Un "lieu populaire"

Je franchis la porte. Un brouhaha m'entoure. Des gens entrent et sortent de partout, un peu comme dans la maison qui rend fou (cf. Les Douze travaux d'Astérix). Je reste un instant là, le souffle coupé, le regard bête. Et puis, je vois des affichettes : "prendre un ticket chez un agent de l'accueil". Je me glisse à l'arrière de la file d'attente. Viens mon tour, j'explique brièvement ma situation "je suis encore étudiante mais je ne sais pas pour combien de temps, je voudrais juste un renseignement, etc. etc.". On me met un ticket dans la main et on me montre un grand hall, c'est par là. J'avance. Il y a du monde, assis, debout. Des télés écrans sont suspendus un peu partout dans la pièce, avec des chiffres qui changent en émettant un bip bref mais sonore. C'est à ce moment que j'ai l'idée de regarder mon ticket. Il dit ça :

Je fixe l'écran de télé, je fixe mon ticket, re écran, re ticket. Puis, un peu perdue, je décide enfin de m'assoir, afin de prendre mon mal en patience. Assise, je lève la tête, et, je découvre sous mes yeux un petit panonceau d'avertissement que je regrette ne pas avoir pu photographier. Il dit :
Toute personne qui proférera insulte ou menace sera aussitôt reconduite à l'extérieur de la caisse primaire.
Merci pour le renseignement...

samedi 23 août 2008

Virginia Woolf


« Les expériences de la vie sont incommunicables et c’est ce qui cause toute la solitude. » (Les Vagues)

« Elle ne dirait plus jamais de personne, il est ceci, il est cela. Elle se sentait très jeune ; et en même temps incroyablement âgée. Elle tranchait dans le vif, avec une lame acérée ; en même temps, elle restait à l’extérieur, en observatrice. Elle avait, en regardant passer les taxis, le sentiment d’être loin, loin, quelque part en mer, toute seule ; elle avait perpétuellement le sentiment qu’il était très, très dangereux de vivre, ne fût-ce qu’un seul jour. Elle n’avait pas pour pourtant le sentiment d’être particulièrement intelligente, ni d’avoir quoi que ce soit de spécial. » (Mrs Dalloway)

« Car c’est cela, la vérité en ce qui concerne notre âme, notre moi qui, tel un poisson, habite les fonds marins et navigue dans les régions obscures, se frayant un chemin entre les algues géantes, passant au-dessus d’espaces tachetés de soleil et avançant, avançant toujours, jusqu’à plonger dans le noir profond, glacé, insondable ; soudain l’âme file à la surface et joue sur les vagues ridées par le vent ; c'est-à-dire qu’elle éprouve l’impérieux besoin de se bouchonner, de s’astiquer, de s’ébrouer, à écouter des potins. » (Mrs Dalloway)

« Cela avait-il la moindre importance qu’elle dût un jour, inévitablement, cesser d’exister pour de bon ; le fait que tout ceci continuerait sans elle : en souffrait-elle ; ou n’était-ce pas plutôt une pensée consolante de se dire que la mort était la fin des fins ; mais que pourtant, en un sens, dans les rues de Londres, dans le flux et le reflux, ici et là, elle survivrait, […] elle en était convaincue, dans les arbres de chez elle, dans la maison, si laide, si délabrée qu’elle fût ; dans les gens qu’elle n’avait jamais connus ; elle s’étendrait comme une brume entre les gens qu’elle connaissait le mieux, qui la soulèveraient sur leurs branches comme elle avait vu les arbres soulever la brume, mais, cela s’étendrait loin, si loin, sa vie, elle-même. » (Mrs Dalloway)


Virginia Woolf (1882-1941) est l’une des plus grandes femmes écrivains d’Angleterre. Elle perd sa mère très jeune, puis plusieurs proches. Les nombreux deuils la plonge régulièrement dans un état de dépression doublé de crises de folie. Avec son mari, Leonard Woolf, ils fondent une maison d’édition, la Hogarth Press. Elle écrit énormément. Son style sonde les profondeurs humaines. Elle finit par se suicider.
Du cœur de la terre jaillit une cascade de feu et de cendres, s’éparpillant dans les vents, s’écoulant jusque dans les mers agitées.

samedi 5 juillet 2008

Au pied du torrent

La nuit est pâle : toit étoilé de juin. Au loin, le torrent gronde, comme une rumeur continue. Le clocher sonne trois coups. Sur les hauteurs du petit village dauphinois, un renard attrape une poule. Il la serre fort dans sa mâchoire. Un dernier cri. Son sang colore la terre. Dans sa maison, à l’angle de la rue principale, Marcel se lève. Il tousse. La lune éclaire faiblement la chambre, dégradés de noir, de gris et de blanc. Le bois craque sous ses pas engourdis. Il traverse la pièce principale où dorment les enfants. Il se cogne. Grogne un peu. Le petit Pierre entrouvre ses yeux endoloris de sommeil, voit passer l’ombre solide de son père puis se rendort. Dans la cuisine voûtée au sol froid, Marcel s’assoit à la table familiale. Il mange un morceau de pain et du saucisson découpé en fines tranches. Il se sert un grand verre de vin qu’il vide très vite.
Marcel traverse la cour en terre battue. Il entre dans l’atelier. L’atmosphère est déjà moite et lourde. Les cendres du four en pierres sont encore chaudes : elles dégagent une odeur de soufre. Il alimente le feu. La fumée le fait tousser. À la lumière des flammes, il pétrit plusieurs kilos de pâtes, de ses mains. Cerné par la chaleur suffocante, la chemise collée au corps, il boit pour ne pas s’assécher. Du vin, toujours du vin. Puis, il cuit le pain, à la force de ses bras vigoureux. Le front en sueur, Marcel travaille toute la nuit. Pour se donner du courage, il entonne de vieux refrains et chante jusqu’à l’aurore.
Sur terre toute chose a sa part de soleil ; toute épine a sa rose. Toute nuit son réveil.*

**

Dans le village, tout le monde apprécie Marcel. Un homme droit, honnête et serviable. Une personne d’honneur, qui n’hésite pas à travailler pour le bien de tous. La rumeur court, qu’il est le meilleur boulanger d’Isère. Son pain, agréablement craquant, moelleux de l’intérieur – ce pain à l’odeur de farine et de feu de bois – procure des sensations singulières. Chaque matin, de bonne heure, le pain est là, prêt, chaud, pour tous les habitants du village. Par toute saison. Des gens viennent à bicyclette des villages voisins, La Mûre, Saint-Honoré, et même, parfois de plus loin encore. Après la messe, le dimanche, les femmes en robes vives et les hommes en costumes noirs s’arrêtent volontiers dans la boulangerie pour causer un peu avec Marcel, prendre des nouvelles de madame Cécile et des enfants, tandis que dans la cour, les petits jouent entre eux : échanges de cris, de billes et courses effrénées.
Le soir, après son travail, Marcel se rend Au Rif Bruyant, le bistrot de l’autre côté de la rue, près de la mairie. Le bar sent le tabac froid, le pin, et le vin qui coule par tonneaux. Il boit avec les paysans et les fermiers du coin ; ils se connaissent depuis toujours. Ils rient de leurs sorts, ou encore, ils se lancent dans d’interminables parties d’échecs. Leurs grosses voix résonnent. Parfois, Marcel emmène avec lui, le plus jeune de ses fils. Il le fait asseoir fièrement, et lui commande un verre de grenadine, parce que, dit-il, c’est de la même couleur que le vin. Il découpe, pour le petit Pierre, des rondelles de saucisson. Puis, son père l’autorise à jouer sur les bords du torrent. Ce torrent qui palpite, sans relâche, comme les battements d’un cœur.
La petite maison familiale n’est pas toujours un nid tranquille – les temps sont durs, pour tout le monde – mais, comme un fin voile salvateur, rengaines et chansons se fredonnent, bercent les enfants qui grandissent. Les airs de Cécile, un peu mélancoliques, et les comptines de Marcel, transmises de générations en générations, prennent la forme d’un arc-en-ciel. Les teintes de la vie.
Pour le pré, Dieu fit l’herbe ; pour le champ, la moisson ; pour l’air, l’aigle superbe ; pour le nid, le buisson.

**

L’aube, ce matin-là est multicolore. Le soleil brûle le plateau Matheysin. Un coq s’égosille, lobes pendants. Le visage trempé de fièvre, Marcel tousse. Les poumons en feu, il crache du sang. Il s’affaisse, se retient faiblement à son établi, et s’effondre. Dans sa chute, il entraîne la bouteille de vin, presque vide, qui s’étale sur le sol. Sa fille, une jolie rousse, venue porter le seau d’eau fraîche du matin pour son père, le découvre à terre. Elle crie. Cécile accoure et appelle le médecin.
Le diagnostic du docteur Garnier est sévère. Marcel doit se reposer. Grave pneumonie. Pleurésie. Poumon voilé. Il doit renoncer à sa boulangerie s’il veut s’en remettre et surveiller sa consommation d’alcool. Choc. Les enfants restent immobiles, Cécile pleure en silence. Marcel grommelle que c’est impossible, ce travail c’est sa vie, toute ma vie, insiste-t-il. Son métier, appris passionnément à l’âge de quatorze ans, ne peut pas lui être arraché ! Il regarde sa famille, les grands serrent dans leurs bras les plus petits. Quel avenir peut-il leur promettre ? Marcel soupire. Il regarde par la fenêtre ouverte, les montagnes : son pays. Le torrent coule, bruyant. D’une voix à peine audible, le petit Pierre se met à psalmodier une mélodie, complainte douloureuse et seule prière d’espoir.
Tout arbre a sa verdure ; toute abeille son miel ; toute onde, son murmure ; toute tombe son ciel.

**

Un mois se passe. Marcel est fatigué et très faible. Les cendres du four à pain sont froides. Plus d’argent. Des bouches à nourrir. Engourdi à force de ne rien faire, écrasé par un vaste sentiment de solitude, il s’accroche à sa bouteille de vin – comme à la branche presque sèche d’un arbre mort – accoudé à la grande table en bois, fixant, les yeux absents, la porte à jamais fermée de sa boulangerie. Il se perd dans d’interminables obsessions.

*

Marcel avait réussi, contre le gré de son père, à réaliser son plus grand rêve : devenir boulanger. Adolescent, il avait été pris en apprentissage à Grenoble. Deux ans plus tard, employé. Bel homme, grand et fort, il semblait pouvoir supporter l’infernale chaleur et l’éternel labeur.
Quand il rencontra Cécile, il venait d’ouvrir sa propre boulangerie. Il n’avait pas trente ans. La jeune femme était issue d’une famille de paysans, possédant quelques terres et quelques économies. Les amants amoureux se marièrent.
Le conte de fée fut brusquement interrompu. 1914. Marcel fut appelé sur le front : les tranchées de boue, la masse opaque de neige. Avec tous ces soldats, la chair à vif, sanglante, écorchée, parfois trouée. Les corps – aux yeux fixes tournés vers un ciel bas et gris – éparpillés, souillants, souillés par la terre meurtrie. Le soir, serrés les uns contre les autres, les survivants s’imbibaient d’alcool pour oublier le froid, la faim et le bruit de la mort. Marcel tenait bon. Pour lutter contre la déshumanisation, il pensait à sa femme.
Cécile attendait leur premier enfant. Les courriers tardaient. Les permissions étaient rares. Quand Marcel fut de retour, son fils avait déjà plusieurs années. Ils se dévisageaient curieusement l’un et l’autre. Il fallait tout reconstruire. Mais les massacres et l’horreur – l’indicible – s’élevèrent comme un rempart irréparable pour sa famille. Une faille, ouverte. Face à la vie : le vin, ultime possibilité de fuite.
Le couple eut encore cinq enfants. La famille emménagea dans le petit village de montagne. Les tumultes du torrent effacèrent le souvenir incessant des détonations et les flaques de sang. Marcel reprit son travail, sa vie battait au rythme de sa boulangerie. Avec honneur, il pouvait nourrir sa famille. Voir ses enfants grandir.

*

Marcel boit. Plus rien ne le sort de cette spirale interminable. C’est dimanche, Cécile et les enfants sont en visite, dans un village voisin. La solitude le brûle. Jamais, plus jamais, il ne pourra exercer son métier, la passion de toute sa vie. J’ai tout perdu, tout, se répète-t-il comme une rengaine qui aspire la raison. Il est assis, la tête entre ses mains, le dos courbé. Il boit du vin, encore et encore. De sombres desseins s’ébauchent. Plus jamais... Il gribouille quelques mots sur un morceau de papier qu’il glisse au fond de sa poche. La décision est prise. Brusquement, il se lève, renverse tout dans sa hâte, se blesse un peu. Bruit et bris de verre sur le carrelage. Marcel claque violemment la porte derrière lui.
Il court. De plus en plus vite. Il chancelle. Les petites phrases tourbillonnent en martelant son être meurtri. Sa tête tourne. Il gravit la colline le long du torrent, glisse dans les lourds galets, s’écorche sur les pierres pointues. Il fait une brève pause. Il se cambre en avant pour tousser grassement. Son allure de bel homme – élancé, brun, le visage fin rehaussé par une épaisse moustache noire – est métamorphosée. La sueur et la peur collent à sa chemise ouverte. Marcel tremble de tous ses membres. Il pleure. Abondamment. Au loin, le clocher du village sonne trois coups. Les yeux pochés, le visage déconfit, les bras et les genoux égratignés, il arrive près de la falaise qui domine les collines.
Ici, le torrent forme une cascade, hurlante, tumultueuse, et s’écrase contre les roches dans un mouvement sauvage. Debout, au sommet, Marcel regarde l’eau grondeuse. Il retire sa chemise qu’il dépose sur la mousse : dans la poche se trouve le petit morceau de papier, avec dessus, les paroles d’une vieille chanson. Il crie. Puis part. Dernier vol. Attiré par les profondeurs de la ténébreuse écume, son corps plonge vers l’éternité, il rejoint les pulsations incessantes de ce cœur régulier et infatigable. Son sang se répand. Il se dissout, se mélange à l’eau, l’air et la terre : tombe ouverte vers le ciel. De majestueuses gentianes pourpres, fleurs rares et éphémères, jaillissent cet été-là, le long du torrent qui, encore et toujours, murmure ses infinies litanies.
Dans ce monde où tout penche vers un centre meilleur, la fleur est pour la branche et l’ami pour le cœur.
M.R.

* Paroles d’une chanson d’Eugène de Lonlay (XIXe siècle).

lundi 9 juin 2008

Le vent qui soulève, dans le clair obscur nocturne les feuilles, légères, dans la fraîcheur du soir, comme les nuits d’orage des souvenirs oubliés.

vendredi 11 avril 2008

Une pluie perçante et froide, une humidité stagnante, - odeur de feuilles et de bois mouillés - et la grise mine perpétuelle de la ville pâlie, rappellent les tristes journées d’automne, où le seul plaisir est d’arpenter champs et forêts, dans une paire de bottes en caoutchouc, un panier à la main, en quête de rares champignons blancs.

samedi 22 mars 2008

Jours du printemps...

Et je suis restée plantée là, à écouter silencieusement le chant courageux d’un oiseau dans la grise tombée de la nuit. Il s’égosillait, le piaf ! Une obstination féroce. Perché sur le froid glacé d’une branche qui hésite à bourgeonner, au milieu d’une pluie fine et froide, hostile. Pourquoi son chant solitaire m’a-t-il atteinte ? Il a produit en moi une sensation confuse, un mélange de mélancolie issue de nulle part, - ou de partout à la fois -, et une impatience enfantine, infinie.
Le chant de l’oiseau qui transperce les trop longues nuits d’un hiver qui s’étend. Les débuts du « printemps » dans l’hiver menaçant. La poursuite de l’automne dans l’hiver éclatant. Les giboulées continues de l’été absent oublié.

samedi 15 mars 2008

Une agréable chaleur, la petite fenêtre sous les toits, ouverte sur la rue. Les bruits feutrés des voitures, quelques voix échangées.

Sous un ciel bleu-gris, je traverse la forêt. Quelque chose a changé, des éléments figés. Un point de vue peut être.
Le tronc est là, toujours. Le temps l’a taillé, creusé, incrusté dans le champ. Enrobé d’une mousse humide et verte comme un voile de vieillesse. Ce tronc, banc d’occasion, pour mes révisions du bac français… Je lisais Une Charogne de Baudelaire, les champs me souriaient.

Le village, légèrement en contrebas, se détache. Une image, fixe.

Une primevère sauvage jaune sur les bords d’un talus, me souffle que le printemps ne tardera plus, maintenant. Que rien n’est plus beau, à la campagne, que le printemps.

Les lieux me semblent résolument « vides ». Le feu des passions adolescentes, éteint, une certaine sérénité. L’odeur de la boue qui sèche sous la timide apparition de la douceur.
Les rues sont désertes. Où sont les gens ? A quoi rêvent les gens, quand les forêts encore nues, montrent leurs premiers bourgeons ? Où sont les enfants ?

Nous ne manquions pas une occasion de nous lancer dans d’interminables journées de jeux d’extérieur. Nous descendions la rue, en criant, sur nos vieux patins à roulettes, chancelants, puis sur nos rollers tout neufs. Nous courions, à travers les jardins et les champs, par équipe, à qui se cacherait le mieux, s’enfuirait le plus vite !

vendredi 14 mars 2008

Je me souviens

Quelques "gammes" d'écriture :

*Je me souviens des cris et des rires de l’enfance, quand nous courions à travers champs.
*Je me souviens des jours de pluie, triste et douce valse mélancolique.
*Je me souviens de ton parfum multicolore.
*Je me souviens, à la tombée de la nuit, dans les nuances bleues, une étoile filante au dessus des forêts.
*Je me souviens : tu étais là, assise, et tu regardais dans le vide.
*Je me souviens de la musique. Elle résonnait, forte. Et nous dansions, tout le monde dansait, au-delà des tournoiements, il y avait ton sourire.
*Je me souviens de trop de choses, de trop de choses que j’aimerais oublier, de trop de choses sans utilité, de trop de choses inoubliées.
*J’me souviens, tu m’disais qu’tu viendrais. Un jour p’t’être.
*Je me souviens de la mélodie de la boite à musique, liquide, dans la petite chambre qui sentait le pin d’un chalet en bois.

jeudi 6 mars 2008

Ecrire, par Duras...

"Se trouver dans un trou, au fond d'un trou, dans une solitude quasi totale et découvrir que seule l'écriture vous sauvera. Être sans sujet aucun de livre, sans aucune idée de livre c'est se trouver, se retrouver, devant un livre. Une immensité vide. Un livre éventuel. Devant rien. Devant comme une écriture vivante et nue, comme terrible, terrible à surmonter. Je crois que la personne qui écrit est sans idée de livre, qu'elle a les mains vides, la tête vide, et qu'elle ne connaît de cette aventure du livre que l'écriture sèche et nue, sans avenir, sans écho, lointaine, avec ses règles d'or, élémentaires : l'orthographe, le sens. [...]

Ca va très loin, l'écriture... Jusqu'à en finir avec. C'est quelque fois intenable. Tout prend un sens tout à coup par rapport à l'écrit, c'est à en devenir fou. Les gens qu'on connaît on ne les connaît plus et ceux qu'on ne connaît pas on croit les avoir attendus. [...]

C'est curieux un écrivain. C'est une contradiction et aussi un non-sens. Ecrire, c'est aussi ne pas parler. C'est se taire. C'est hurler sans bruit. C'est reposant, un écrivain, souvent, ça écoute beaucoup. Ca ne parle pas beaucoup parce que c'est impossible de parler à quelqu'un d'un livre qu'on a écrit et surtout d'un livre qu'on est en train d'écrire. C'est impossible. [...] Parce qu'un livre c'est l'inconnu, c'est la nuit, c'est clos, c'est ça. C'est le livre qui avance, qui grandit, qui avance dans les directions qu'on croyait avoir explorées, qui avance vers sa propre destinée et celle de son auteur, alors anéanti par sa publication : sa séparation d'avec lui, le livre rêvé, comme l'enfant dernier-né. [...]

Partout, les écrivains sont des gens seuls. Partout, et toujours, ils l'ont été. [...]

Il y a une folie d'écrire qui est en soi-même, une folie d'écrire furieuse mais ce n'est pas pour cela qu'on est dans la folie. Au contraire.

L'écriture c'est l'inconnu. Avant d'écrire on ne sait rien de ce qu'on va écrire. Et en toute lucidité. C'est l'inconnu de soi, de sa tête, de son corps. Ce n'est même pas une réflexion, écrire, c'est une sorte de facilité qu'on a à côté de sa personne, parallèlement à elle-même, d'une autre personne qui apparaît et qui avance, invisible, douée de pensée, de colère, et qui quelque fois, de son propre fait, est en danger d'en perdre la vie.

Si on savait quelque chose de ce qu'on va écrire, avant de le faire, avant d'écrire, on n'écrirait jamais. Ce ne serait pas la peine.

Ecrire c'est tenter de savoir ce qu'on écrirait si on écrivait - on ne le sait qu'après - avant, c'est la question la plus dangereuse que l'on puisse se poser. Mais c'est la plus courante aussi.

L'écrit ça arrive comme le vent, c'est nu, c'est de l'encre, c'est l'écrit, et ça passe comme rien d'autre ne passe dans la vie, rien de plus, sauf elle, la vie."


Extraits de Marguerite Duras, Ecrire.
Lol V. Stein marchait, errante, dans la douceur d’un soir d’été. Elle ne regardait rien, n’entendait rien. Elle marchait, juste comme ça. Pour voir, peut être, jusqu’où elle irait. L’herbe sentait bon. Elle s’assit dans le pré, devant l’immensité de la plaine. Elle s’endormit. Un voile de douceur entourait son visage pâle. La vie, à côté d’elle, continuait.

lundi 25 février 2008

J’ai les yeux secs. Ils ne se mouillent que lorsqu’ils te voient, parce qu’ils brûlent de désir. Tu le lis, dans mes yeux, le désir : déluge ardent. Il pleut des flammes sous mes paupières.

lundi 21 janvier 2008

Etablissement de bains

Ce jour-là, il y avait beaucoup de neige. Les bruits de la piscine étaient étouffés. Nous rigolions. Ici, se jouait une rencontre. Dans les clapotis irréguliers de l'eau. Tout ceci, les bruits, les rires, les clapotis, prendraient la forme d'un rituel (ou tout simplement, d'une habitude).

Ce jour-là, je ne sais pas pourquoi, j'avais mon appareil photo... Il y avait beaucoup de neige.

Une nappe de nuage, filante et grise, enveloppe la nuit strasbourgeoise. Elle traverse la sombre fraîcheur d’une soirée de printemps. Quelques rafales de vent déplacent des petits papiers sur la rougeur brique du sol, comme teinté de sang, de la Grand Rue, étrangement silencieuse.
Les pavés se resserrent sur son pas pressé. Les lampadaires éclairent, ombres en bandes droites et claires, des morceaux du quadrillage. Elle marche, vite, les yeux vers le sol. Les carreaux s’étirent, profondeur sans fin. Ses pieds la portent dans ce gouffre aux marques exiguës. Les pavés, dont seul l’un ou l’autre crachat blanc troublent la régularité, défilent, indéfiniment.

samedi 5 janvier 2008

Comptine pour Guigui...

Mon grand-père chantait cette petite chansonnette :
"- Ô grand Guillaume as-tu bien déjeuné ?
- Ô oui, Madame, j'ai mangé du pâté !
Du paté d'alouette, Guillaume et Guillemette."

Le jour est terne, la pluie est claire. La ville s’enlise dans l’hiver.

Il y a 80 ans... mon arrière grand-père...

















Nantes en Ratier, le village natal de mes deux arrière grand-parents, à leur époque, et à notre époque...

Je viens de faire connaissance avec mon arrière grand-père, en tombant sur les écrits d'une de ses filles, écrits achevés en 1984 moins d'un mois après ma naissance, et dédicacés au nom des descendants que nous sommes tous, nous, ma cousine et moi, en 1984, ainsi que chacune des générations qui s'étendent et se perpétuent.


Dimanche 7 août 1927



Au Sud de Lyon, sur le Pont du Midi, un homme dispose avec attention son sac de voyage et sa veste, dans laquelle se trouvent ses papiers d’identité. Il fait chaud. L’homme est grand et svelte. Il penche la tête vers les eaux tumultueuses du Rhône. Pas un regard derrière lui, il sait où il va. Il soupire. La chemise collée à son corps en sueur, il claque des dents. Dans le plus grand silence, il pleure. Il franchit l’ultime barrière. Plonge. Un cri étouffé par le bruit des flots. Lavé par les eaux, le corps est secoué, remué, noyé, transporté par delà les frontières. L’homme disparaît, il s’efface, se laisse engloutir. Aspiré par le puissant élément créateur et destructeur, il n’aura ni mise en terre, ni sépulture.
Sur le Pont du Midi, il laisse juste ce papier, avec son nom. Un nom qui ne serait plus prononcé à voix haute, pendant une soixantaine d’années, dissous. Albert Rebreyend.


Le Rhône se déploie toujours. Les cinq enfants de l’homme ont eux-mêmes rejoint la terre. Avant de partir, la deuxième de ses filles a fait ressortir le nom du néant. L’arbre de la vie étend de longues branches, fines, éparses. Les enfants des enfants puis les enfants des enfants des enfants, et déjà les enfants des enfants des enfants des enfants.



Mon arrière grand-père était boulanger. Fils de fermiers du plateau Matheysin, au cœur de l’Isère. Il se levait tous les matins à deux heures et dans la chaleur infernale du grand four, buvait du vin. Il se disait « socialiste ». Il aimait son travail, et son pain était réputé excellent. Albert Rebreyend épousa, en 1912, Marie Garnier, fille de paysans plus aisés de son village, Nantes en Ratier. Leur idylle, au départ, était celle dont tout le monde rêve. Mais ils vécurent malheureux, tel un mauvais sort. La guerre, pour commencer, sema le trouble. Les aînés des enfants, nés des permissions de l’homme, passèrent leurs premières années loin de leur père. La fin de la guerre et le retour d’Albert furent un espoir échoué d’un renouveau pour la famille. Enfoncé dans une spirale tragique, l’alcool pour palier à la fatigue d’un travail acharné, sans interruptions, aucune, l’alcool comme lien social avec l’extérieur, l’alcool pour supporter le bruit des enfants. Sa femme n’avait pas l’argent nécessaire pour rompre le serment de la chair. Albert et Marie eurent pourtant six enfants, dont une petite fille emportée à quelques mois par une très mauvaise grippe.
Les enfants grandissaient. Ils découvraient les joies de la ferme, des vaches et de la nature dauphinoise, chez leurs grands-parents, l’été. De leur père, ils apprirent qu’un « Rebreyend » doit « marcher droit », ne pas s’égarer : l’honnêteté avant tout. Les parents chantaient beaucoup, lueur de douceur et d’espoir dans un foyer où les yeux de la mère se remplissaient d’une tristesse insondable. Elle, si belle par le passé, toujours décrite comme un rayon de soleil. Le père s’enlisait. Il brûlait près de son four à pain, se rafraîchissait avec le vin. Il ne dormait presque pas. Il fallait faire vivre les enfants. L’avant dernier, un tout petit garçon, semblait précoce à retenir les chansonnettes, ils partageaient une relation privilégiée.
Et puis, la tuberculose l’a éreinté. Un poumon voilé le condamnait à devoir abandonner son travail. Ses yeux, jour après jour, s’éteignaient. Le tourbillon l’emportait. Puisque la vie devait le faire sombrer, il décida de la contrôler. Elle ne gagnerait pas, il s’effacerait de lui-même. Pour éviter un triste spectacle à ses enfants, il partit à Lyon, déterminé, le lieu de son voyage de Noces, quinze années plus tôt.


Mon grand-père, avant dernier de la fratrie, avait quatre ans.