L’éclat de rire des adultes résonnait. Les dames portaient de longues robes, les moustaches des messieurs étaient soigneusement taillées. Le petit Joris jouait avec ses grands frères. Ils couraient tous les trois sur la plage, leurs pieds nus s’enfonçaient dans le sable encore chaud. Les vacances touchaient à leur fin, c’était le dernier soir. Joris criait : « Attendez moi ! », il n’arrivait pas à les suivre, il trébuchait. Il tomba, se fit mal aux genoux et pleura. Il rejoignit sa mère, sur la grande terrasse qui s’ouvrait vers la mer. Elle parlait avec un homme imposant, qui portait un haut chapeau noir. Joris lui attrapa la jambe, elle lui caressa la tête. Il demandait toujours : « Maman, pourquoi je ne suis pas comme les autres ? », comme un angoissant refrain.
Souvent, Joris était assis dans la chambre de ses parents. Il y avait un piano. Sa mère jouait. Il écoutait. (C’est comme cela qu’il apprit tout). Ses frères se chamaillaient. La chambre était grande, le parquet en bois craquait. Le plafond était orné d’une lisière en plâtre qui représentait des fleurs. Un vieux lustre pendait. Joris n’était pas vraiment là. Jamais. Sur les vidéos de sa jeunesse, il était toujours celui qui regardait ailleurs. On pouvait voir ses frères qui s’agitaient, se disputaient devant le sapin, les cadeaux. On entendait le rire des parents animés. Mais Joris, lui, paraissait préoccupé.
Le temps a passé. Désormais, Joris joue. Le piano est sa passion. Les sons qui se font mots, ou plutôt plus que les mots. L’univers prend des teintes différentes. Il ferme les yeux. Il joue sa tristesse, sa mélancolie. Il reste le petit garçon, debout devant sa fenêtre, perdu dans l’immensité du néant. La nuit hivernale est tombée. Il fait froid. Joris joue sa solitude. Les rues sont désertes. Tout est calme.
Parfois, pourtant, Joris s’anime d’une vive joie, à l’intensité démesurée : comme si dans son cœur s’allumaient soleil et chaleur. Alors, il joue, sa musique devient rêve euphorique, explosion de vie. La pièce se remplit de monde, de rires, les gens vont et viennent dans son esprit solitaire. Joris se sent vivre ! Seul dans sa chambre, il crie à la face de l’univers qu’il existe, comme s’il se trouvait au milieu des immeubles dont on ne voit pas le bout, au milieu des rues où tout s’accélère, au milieu des va-et-vient intempestifs. Joris est dans une gare interne à son être, où tout s’accumule, où tout va si vite qu’il perd le contrôle.
Il perd le contrôle…
2 commentaires:
Magnifique... Juste très beau. Tu exprimes ça très bien, bravo. bises !
Laure
Merci, Laure !
Il s'agissait, au départ, d'un exercice d'écriture en partant d'extraits sonores. Ca avait donné une trame ressemblant à celle-ci.
Bises.
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