À vingt ans, -l’expression dit bien, « la vie devant soi »-, on croit tout pouvoir posséder (on est encore bercé d’illusions, ou plutôt, on sait qu’il est encore trop tôt pour arrêter de rêver), on croit que tout est possible : le succès, les voitures, les filles, et puis l’argent aussi. On court, on roule sur un long chemin dont on ne perçoit pas vraiment la fin. On se sent infaillible. Pour clamer son existence, on crie haut et fort : c’est là donc je possède.
À vingt ans, Éric prend son sac de voyage et part à l’aventure. Il quitte son petit village natal pour la grande ville, la grande vie. Il affiche un sourire fier et sûr. Il arpente les rues, il parle à tout le monde, c’est là, ça lui appartient, la rue, les gens, les filles. Chaque jour, il se retrouve embarqué dans une nouvelle aventure, de soirées en soirées, de nouvelle tête en nouvelle tête. Il se sent pleinement exister. C’est une véritable frénésie, un réel désir de tout goûter, tout toucher, tout essayer, tout voir, tout entendre : tout est permis. (Comme le jeune bébé découvre les saveurs et ses cinq sens, et regarde, l’œil curieux, la cuiller de compote qu’il réclame arriver vers sa bouche.) Éric vit la nuit et travaille le jour. Ainsi, il n’a jamais la sensation de ne pas exister. Il est englobé de grandes théories sur la vie, sur les autres, sur lui aussi. Il ne se pose, ni ne s’arrête à aucun moment. La vie est brève ! Il va de bar en bar, de rues en rues. Et ce n’est que, bien plus tard, quand tout ceci lui paraîtra loin, trop loin, qu’il reconnaîtra, -mais rapidement, comme un mot échappé trop vite-, qu’il ne s’est jamais senti aussi seul qu’à ses vingt ans.
À vingt ans, Viviane part, seule, au bout du monde. Elle choisit la plus grande distance possible du foyer parental. Mais l’éloignement géographique ne suffit pas, elle cherche encore et encore à s’éloigner, toujours plus loin, il faut tout essayer : la drogue comme solution. Pourtant, sur une plage exotique, à des milliers de kilomètres, l’esprit envoûté, ailleurs, Viviane pleure encore. Elle retourne chez les parents, repart vers quelque autre destination, revient et repart, revient… Dans sa poche, elle garde toujours précieusement la garantie d’un voyage, d’un ailleurs, la possibilité de s’échapper. Ainsi, assise devant sa fenêtre, elle peut refaire le monde à son image, attendre que passent les vingt ans.
À vingt ans, Joris croit avoir déjà tout vu, tout entendu, tout essayé. Il a la certitude d’avoir déjà trop pleuré. La vie, il ne veut pas la cueillir, elle est là, à côté de lui. Il ère des heures à travers rues. Il reste assis sur son lit en fixant le vide, la tête dans les mains. Joris n’a pas d’illusions, il n’attend que l’heure ultime, sans réelle hâte. Il repasse en boucle ce qui fait sa courte vie, il ressasse, remâche, pleure dans d’inapaisables soubresauts. Il oublie de relever lentement la tête, et de voir devant lui, la vie qui n’attend que lui, au-delà des vingt ans.
À vingt ans, on se construit, on se déconstruit, on se cherche, on se disperse, on ne se trouve jamais vraiment, on se sent invulnérable ou seul à crever, et on ignore encore que c’est là tout simplement ce qui fait la vie et la condition de tout le monde.
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