Au beau milieu d’une ère médiatique, où l’image est la reine des reines, où l’admiration des jeunes filles de mon âge se porte essentiellement sur le faux reflet refait de ce que l’on nomme couramment les « stars », ces hommes stéréotypés et figés (les pauvres) dans une quantité de muscles, une taille, une couleur de rétine, une coupe capillaire -et même un regard- moulé, taillé, travaillé, pour être exactement aux mesures de l’offre et de la demande, au beau milieu de cette ère du « Regarde moi, c’est moi le plus beau », j’attacherai mon admiration à un individu du début du XVIIe siècle. Un homme dont je ne sais, dans le fond, rien. Il se prénommait Claudio, je suppose que sa famille, ses amis, les gens qui l’entouraient l’appelait ainsi : Claudio. Il est né en Italie, un pays, où, à l’époque, l’ère était à la redécouverte de l’antiquité, et à la découverte du monde, à l’élargissement de ses frontières. Claudio est entré dans ma vie, un samedi soir de printemps, il y a quelques années, -depuis, il ne m’a plus quittée, et il est vraisemblable qu’il ne me quitte jamais, jamais tout à fait en tous cas-.
C’était dans une église, avec des bancs en bois qui craquent (et qui font mal aux fesses), où les gens se retiennent de tousser, à cause de la résonance. Deux grandes heures ainsi, assise. Je regardais ces jeunes devant moi, à peine plus âgés que moi, capables, ensemble, de faire frissonner une église pleine, -faible est l’emploi du verbe « frissonner »-, je fixais intensément ces solistes, dont la voix, dont la corde, pénétrait les oreilles de chacun (sans exception) pour entrer au plus profond d’eux-mêmes, dans leur intimité la plus propre. J’étais remplie d’une admiration forte. Mais d’où provenait-elle ? Devant moi, il y avait ces jeunes musiciens et chanteurs, certes, c’était des étudiants, des référents, des identifiants potentiels pour mon jeune âge. Je les ai tous regardé, fixé, scruté, pendant plus de deux heures, et pourtant, je ne les ai pas « vus », étaient-ils beaux ? Oui sans doute, -les musiciens, ne serait-ce parce qu’ils sont musiciens attirent toujours mon intérêt-, mais il y avait autre chose. Un tout. Il y avait, entre l’orchestre et le public, l’éternité de Claudio qui flottait, l’éternité d’un maître. Je venais de vivre une rencontre, un véritable coup de foudre.
Et, -c’est le principe de tout coup de foudre-, j’ai compris que je ne pourrais désormais plus vivre sans Claudio. Que m’importe ce qu’il était ! Sans doute, un homme à la barbe blanche, coiffé et habillé comme on le faisait à son époque. Et son image ne m’intéresse pas, -elle n’aurait d’ailleurs aucun pouvoir, ni celui de diminuer ni celui d’augmenter mon admiration-. Non, il y a autre chose, cet homme n’était pas seulement un homme, mais un génie, un magicien même. Comment une œuvre née en 1610 a-t-elle pu traverser le temps sans prendre l’ombre d’une ride, pas même l’esquisse d’un vieillissement ? Comment Claudio est-il parvenu ce soir-là à me parler intimement à moi, toute jeune femme du XXIe siècle, ainsi qu’à toute une assemblée, d’âges si multiples ? Comment a-t-il su assembler à la perfection voix et instruments pour ne s’adresser qu’à ce qu’il y a d’humain en chacun ? Comment la langue morte qu’est le latin peut-elle reprendre vie, non qu’elle soit forcément directement «comprise » au sens intellectuel mais qu’elle soit remplie d’une absolue profondeur ?
Toujours est-il que suite à ce soir, Claudio m’a emmenée pour la première fois dans un rayon de la FNAC qui m’était alors encore inconnu : il portait l’étiquette « classique ». Il me fallait une valeur sûre, je ne pouvais pas prendre le risque d’une écorchure. Je connaissais le barbu contemporain Savall mais surtout le pouvoir et la beauté de la voix de sa femme, Montserrat Figueras. Leur interprétation des Vêpres de la vierge -Vespro della beata Vergine pour nommer le titre exact- était ornée d’un label « diapason d’or » (que demander de mieux ?). Je me dirigeais vers la caisse, fièrement (néanmoins, je complétais mon achat d’un cd de Pink Floyd, « N’allez pas croire que j’écoute que de la musique qui a dépassé le stade des décennies !» devait souffler tout de même les résidus d’une voix adolescente dans un coin de moi-même. Pardon, Claudio, même si pardon à Pink Floyd aussi, que je respecte beaucoup !)
Mon amour pour Claudio n’a, depuis ce jour, fait que grandir. Cela fera bientôt deux ans mais le sentiment reste le même, intact. Médicament en période d’insomnies, compagnon de route dans mes errances à travers rues, source de courage avant épreuve en tout genre, il est, il représente avec une justesse impressionnante, l’intensité du Sentiment. Ainsi cerné, canalisé, Claudio a ce pouvoir magique -et je pourrais dire, quasi divin-, d’apaiser, de stabiliser, de neutraliser le Sentiment. La partie finale en particulier, le Magnificat, renvoie à mon ouïe une proche image de ma propre représentation intérieure. Vingt minutes dont chaque seconde, bout à bout, est un frisson sans nom (plus magique encore, cela s’opère sans faille, à chaque écoute !). Captivée, toute entière, l’entremêlement du clavecin, des violons, des cornets, des voix, me transporte comme une drogue. Mes sanglots tremblants se transforment en larmes régulières ; mes excès éclatants de joie se transforment en un sourire bienveillant. Le pouvoir est tel, que presque, l’espace d’un bref instant, se dessinerait l’ombre furtive d’un Dieu absent, ou du moins, de « quelque chose d’autre ». Oui, Claudio sait se faire en même temps sensuel et divin. Il me parle et me nourrit.
Ainsi, plus efficace que le poster du dernier sex-symbol au milieu d’un mur blanc, identiquement aussi fade que son prédécesseur et sans doute autant que son successeur, plus grand qu’une image faussement retravaillée et périssable, j’offre cet « exercice d’admiration » à l’immortel Claudio, qui, en 1610 a créé, -à mes yeux-, Le Chef d’œuvre musical par excellence. Désormais, à la question « qu’est ce que tu aimes comme musique ? », je sais répondre sans gêne pudibonde : «Monteverdi. ».

C’était dans une église, avec des bancs en bois qui craquent (et qui font mal aux fesses), où les gens se retiennent de tousser, à cause de la résonance. Deux grandes heures ainsi, assise. Je regardais ces jeunes devant moi, à peine plus âgés que moi, capables, ensemble, de faire frissonner une église pleine, -faible est l’emploi du verbe « frissonner »-, je fixais intensément ces solistes, dont la voix, dont la corde, pénétrait les oreilles de chacun (sans exception) pour entrer au plus profond d’eux-mêmes, dans leur intimité la plus propre. J’étais remplie d’une admiration forte. Mais d’où provenait-elle ? Devant moi, il y avait ces jeunes musiciens et chanteurs, certes, c’était des étudiants, des référents, des identifiants potentiels pour mon jeune âge. Je les ai tous regardé, fixé, scruté, pendant plus de deux heures, et pourtant, je ne les ai pas « vus », étaient-ils beaux ? Oui sans doute, -les musiciens, ne serait-ce parce qu’ils sont musiciens attirent toujours mon intérêt-, mais il y avait autre chose. Un tout. Il y avait, entre l’orchestre et le public, l’éternité de Claudio qui flottait, l’éternité d’un maître. Je venais de vivre une rencontre, un véritable coup de foudre.
Et, -c’est le principe de tout coup de foudre-, j’ai compris que je ne pourrais désormais plus vivre sans Claudio. Que m’importe ce qu’il était ! Sans doute, un homme à la barbe blanche, coiffé et habillé comme on le faisait à son époque. Et son image ne m’intéresse pas, -elle n’aurait d’ailleurs aucun pouvoir, ni celui de diminuer ni celui d’augmenter mon admiration-. Non, il y a autre chose, cet homme n’était pas seulement un homme, mais un génie, un magicien même. Comment une œuvre née en 1610 a-t-elle pu traverser le temps sans prendre l’ombre d’une ride, pas même l’esquisse d’un vieillissement ? Comment Claudio est-il parvenu ce soir-là à me parler intimement à moi, toute jeune femme du XXIe siècle, ainsi qu’à toute une assemblée, d’âges si multiples ? Comment a-t-il su assembler à la perfection voix et instruments pour ne s’adresser qu’à ce qu’il y a d’humain en chacun ? Comment la langue morte qu’est le latin peut-elle reprendre vie, non qu’elle soit forcément directement «comprise » au sens intellectuel mais qu’elle soit remplie d’une absolue profondeur ?
Toujours est-il que suite à ce soir, Claudio m’a emmenée pour la première fois dans un rayon de la FNAC qui m’était alors encore inconnu : il portait l’étiquette « classique ». Il me fallait une valeur sûre, je ne pouvais pas prendre le risque d’une écorchure. Je connaissais le barbu contemporain Savall mais surtout le pouvoir et la beauté de la voix de sa femme, Montserrat Figueras. Leur interprétation des Vêpres de la vierge -Vespro della beata Vergine pour nommer le titre exact- était ornée d’un label « diapason d’or » (que demander de mieux ?). Je me dirigeais vers la caisse, fièrement (néanmoins, je complétais mon achat d’un cd de Pink Floyd, « N’allez pas croire que j’écoute que de la musique qui a dépassé le stade des décennies !» devait souffler tout de même les résidus d’une voix adolescente dans un coin de moi-même. Pardon, Claudio, même si pardon à Pink Floyd aussi, que je respecte beaucoup !)
Mon amour pour Claudio n’a, depuis ce jour, fait que grandir. Cela fera bientôt deux ans mais le sentiment reste le même, intact. Médicament en période d’insomnies, compagnon de route dans mes errances à travers rues, source de courage avant épreuve en tout genre, il est, il représente avec une justesse impressionnante, l’intensité du Sentiment. Ainsi cerné, canalisé, Claudio a ce pouvoir magique -et je pourrais dire, quasi divin-, d’apaiser, de stabiliser, de neutraliser le Sentiment. La partie finale en particulier, le Magnificat, renvoie à mon ouïe une proche image de ma propre représentation intérieure. Vingt minutes dont chaque seconde, bout à bout, est un frisson sans nom (plus magique encore, cela s’opère sans faille, à chaque écoute !). Captivée, toute entière, l’entremêlement du clavecin, des violons, des cornets, des voix, me transporte comme une drogue. Mes sanglots tremblants se transforment en larmes régulières ; mes excès éclatants de joie se transforment en un sourire bienveillant. Le pouvoir est tel, que presque, l’espace d’un bref instant, se dessinerait l’ombre furtive d’un Dieu absent, ou du moins, de « quelque chose d’autre ». Oui, Claudio sait se faire en même temps sensuel et divin. Il me parle et me nourrit.
Ainsi, plus efficace que le poster du dernier sex-symbol au milieu d’un mur blanc, identiquement aussi fade que son prédécesseur et sans doute autant que son successeur, plus grand qu’une image faussement retravaillée et périssable, j’offre cet « exercice d’admiration » à l’immortel Claudio, qui, en 1610 a créé, -à mes yeux-, Le Chef d’œuvre musical par excellence. Désormais, à la question « qu’est ce que tu aimes comme musique ? », je sais répondre sans gêne pudibonde : «Monteverdi. ».

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire