dimanche 18 novembre 2007

Le prince moderne

Le prince moderne a des muscles en fer. Véritable forgeron, il les travaille plusieurs fois par semaine, avec ponctualité, dans une organisation rigide : alternance des altères, à gauche, à droite, en haut, en bas ; une heure le lundi matin, deux heures le vendredi soir, de la rigueur ! Torse nu, il expose aux yeux admiratifs l’objet de son travail acharné, une façon de dire : « Eh ! Regardez, pas facile d’être un prince moderne ! ». Bouche bée, les témoins de ces mutations corporelles restent béas. La mâchoire légèrement décollée, ils s’exclament : « Quel athlète ! » Sous les néons d’une salle qui sent la sueur (et un peu les pieds : baskets obligatoires pour le revêtement de sol vert), il brandit fièrement son torse humide. Il se dirige vers les vestiaires, sort de son sac Adidas une serviette rouge, essuie les gouttes sur son front et frotte vigoureusement ses pectoraux plutôt mats (le mardi soir est consacré aux UV, il paraît, en plus, que c’est bon pour le moral !). Puis, il salue en souriant, serre les clés dans sa poche - contact du métal froid contre ses mains chaudes - et avance sans se presser jusqu’à sa voiture. Le prince moderne possède deux carrosseries : une BMW noire pour tous les jours, une Ferrari décapotable laquée rouge pour les sorties.
Comme toujours, sorti de la salle de musculation, le prince moderne glisse un chewing-gum à la chlorophylle en bouche et mâche régulièrement, rapidement. La clé insérée dans la Ferrari, les pneus crissent. De la musique tourne en boucle - un cd deux titres - le dernier tube de l’été qui sent les vacances, la plage, le sable fin et chaud, le sel, la crème solaire et les frites ; chanson dont le clip - original - réveille systématiquement (vraiment) les sens en émois : cinq filles identiques y dansent en bikini sur fond de cocotiers tandis qu’un homme en chemise blanche et jeans s’égosille dans un micro en dodelinant machinalement de la tête. L’œil du prince moderne est vif tel l’aigle. Sur sa route, il croise des proies qu’il sait traquer : « Eh ! Les filles, matez par ici ! » Une mince silhouette, presque frêle, si admirablement faite, se tient assise, droite, au bord de la route sur un vieux banc en bois. « Elle sera mienne, s’exclame-t-il tout haut au volant de son carrosse métallique rouge, je vais me la faire, pense-t-il ». Un discours tout fait, -quelques jolies flatteries, dans la subtilité-, un zest de mystère, quelques lignes de poésie (apprises par cœur), et le tour est joué ! Cendrillon s’envole vers le solide sommier du bel homme.
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À trente ans, le prince moderne a tout pour lui, tout pour plaire, un corps de « rêve », des filles à ses pieds, un travail stable, beaucoup d’argent. Il peut changer de voiture quand bon lui semble, il peut dépenser une fortune en boîte de nuit. Il a la vie pour lui ! Le prince moderne a une phobie qu’il cache avec soin sous une carcasse d’acier. Une chose, une, échappe à son contrôle. Le samedi après midi, il téléphone à sa mère : « Maman, je passe, j’ai de la lessive ».

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