Le pas lent, glissant trainard sur les gravillons, un matin, bien trop tôt, un été à l'aube, elle arrive à l'usine. Les mêmes têtes, les mêmes collègues, rien n'a changé. Les mêmes vieux couloirs, les mêmes vieux escaliers, l'odeur, cette vieille odeur, elle aussi, "Guten Morgen !" "Morrrgaaa !", c'est l'heure. On distingue plusieurs sortes de "capteurs de température à tige", il y a les petites tiges, par 1144 Stück, les moyennes tiges, par 840 Stück, et les très longues tiges (-comme elle aime à le souligner en souriant-) par "Auftrag"de 500 ceux-ci. Les postes de travail sont tous situés dans la même direction, vers le couloir qui mène aux toilettes. Comme dans "Dancer in the dark" la mélodie de la grosse machine, qu'un monsieur assez gros, (-le chef du chef-) remet en route à chacun de ses passages, s'élève dans l'atelier telle une rengaine à laquelle on ne peut pas échapper, son son long et traînant, son soufflement traverse les murs des toilettes, mais pire, celui des écouteurs du walkman. Parfois le soir, elle résonne encore dans un lointain souvenir, quand le corps, épuisé, ne parvient pas à sombrer. Il y a ceux qui pensent qu'il est possible de l'oublier, qu'il est possible de s'y habituer ; elle pense le contraire.
Au centre de l'atelier, le bureau du personnage le plus attachant de l'usine, Herbert, comme le sont souvent les personnes handicapées. Il semble avoir toujours été là, il semble être là pour toujours, et que serait cet atelier sans lui ? Une force physique à la disposition d'un atelier quasiment intrégalement féminin. "Demandez à Herbert, il vous emmènera cela, demandez à Herbert, il fera ceci." Un éternel jean bleu, pour un arrière train des plus impressionnants qui puisse être, et un polo, une semaine bleu, une semaine rouge, taché de sauces et autres graisses, le factotum essuie son front en sueur avec son mouchoir en tissu, et vient sitôt qu'on l'appelle, le pas monotone (jamais une variation) : "Herbert, entschuldigung, können Sie mir helfen bitte ?" "Ja" "Danke schön". Lorsqu'il n'est pas stressé par trop de courses à travers l'usine, Herbert sourit d'un sourire véritable et innocent. Chaque jour, à 11h50, à la seconde près, seconde guettée et surveillée devant les interrupteurs, il est là pour éteindre les lumières. Tout s'arrête. Pas une seconde de plus de travail. C'est la ruée vers le frigo. "A guetaaaa !" "Bon appétit."
2 commentaires:
Ah, Herbert... Que de souvenirs pour toi bâlois, pour moi... luxembourgeois...
Oui... L'infatigable Herbert, l'éternelle dévotion ! Symbole brillant de l'humanité au milieu des bruits continus, de la graisse et de l'odeur métallique.
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