vendredi 7 décembre 2007

L’éclat de rire des adultes résonnait. Les dames portaient de longues robes, les moustaches des messieurs étaient soigneusement taillées. Le petit Joris jouait avec ses grands frères. Ils couraient tous les trois sur la plage, leurs pieds nus s’enfonçaient dans le sable encore chaud. Les vacances touchaient à leur fin, c’était le dernier soir. Joris criait : « Attendez moi ! », il n’arrivait pas à les suivre, il trébuchait. Il tomba, se fit mal aux genoux et pleura. Il rejoignit sa mère, sur la grande terrasse qui s’ouvrait vers la mer. Elle parlait avec un homme imposant, qui portait un haut chapeau noir. Joris lui attrapa la jambe, elle lui caressa la tête. Il demandait toujours : « Maman, pourquoi je ne suis pas comme les autres ? », comme un angoissant refrain.

Souvent, Joris était assis dans la chambre de ses parents. Il y avait un piano. Sa mère jouait. Il écoutait. (C’est comme cela qu’il apprit tout). Ses frères se chamaillaient. La chambre était grande, le parquet en bois craquait. Le plafond était orné d’une lisière en plâtre qui représentait des fleurs. Un vieux lustre pendait. Joris n’était pas vraiment là. Jamais. Sur les vidéos de sa jeunesse, il était toujours celui qui regardait ailleurs. On pouvait voir ses frères qui s’agitaient, se disputaient devant le sapin, les cadeaux. On entendait le rire des parents animés. Mais Joris, lui, paraissait préoccupé.

Le temps a passé. Désormais, Joris joue. Le piano est sa passion. Les sons qui se font mots, ou plutôt plus que les mots. L’univers prend des teintes différentes. Il ferme les yeux. Il joue sa tristesse, sa mélancolie. Il reste le petit garçon, debout devant sa fenêtre, perdu dans l’immensité du néant. La nuit hivernale est tombée. Il fait froid. Joris joue sa solitude. Les rues sont désertes. Tout est calme.

Parfois, pourtant, Joris s’anime d’une vive joie, à l’intensité démesurée : comme si dans son cœur s’allumaient soleil et chaleur. Alors, il joue, sa musique devient rêve euphorique, explosion de vie. La pièce se remplit de monde, de rires, les gens vont et viennent dans son esprit solitaire. Joris se sent vivre ! Seul dans sa chambre, il crie à la face de l’univers qu’il existe, comme s’il se trouvait au milieu des immeubles dont on ne voit pas le bout, au milieu des rues où tout s’accélère, au milieu des va-et-vient intempestifs. Joris est dans une gare interne à son être, où tout s’accumule, où tout va si vite qu’il perd le contrôle.

Il perd le contrôle…

jeudi 6 décembre 2007

La petite vieille au cabas

La petite vieille au cabas de la Place du corbeau a le dos voûté sur sa canne. Son visage, rongé par le temps, raconte, ronde de vie, son monde : genèse du temps, courses insouciantes à la Petite France ; innocence violemment volée au fond d’une cave aux murs humides, rue des Arcades, sous un ciel de menaces ; mariage avec un commerçant, marchand de roses ; départ prématuré des enfants, avides d’aventures ; veuvage et absolue solitude. Elle se déplace, lentement. Le nez crochu, penché en avant, son regard noir crie. Les phalanges plongent, cherchent scrupuleusement, dans une poubelle. Arc de cercle recroquevillé, la petite vieille au cabas de la Place du corbeau refuse, corps rebelle, toute tentative de bras tendu vers elle.

dimanche 25 novembre 2007

Atelier suisse

Le pas lent, glissant trainard sur les gravillons, un matin, bien trop tôt, un été à l'aube, elle arrive à l'usine. Les mêmes têtes, les mêmes collègues, rien n'a changé. Les mêmes vieux couloirs, les mêmes vieux escaliers, l'odeur, cette vieille odeur, elle aussi, "Guten Morgen !" "Morrrgaaa !", c'est l'heure. On distingue plusieurs sortes de "capteurs de température à tige", il y a les petites tiges, par 1144 Stück, les moyennes tiges, par 840 Stück, et les très longues tiges (-comme elle aime à le souligner en souriant-) par "Auftrag"de 500 ceux-ci. Les postes de travail sont tous situés dans la même direction, vers le couloir qui mène aux toilettes. Comme dans "Dancer in the dark" la mélodie de la grosse machine, qu'un monsieur assez gros, (-le chef du chef-) remet en route à chacun de ses passages, s'élève dans l'atelier telle une rengaine à laquelle on ne peut pas échapper, son son long et traînant, son soufflement traverse les murs des toilettes, mais pire, celui des écouteurs du walkman. Parfois le soir, elle résonne encore dans un lointain souvenir, quand le corps, épuisé, ne parvient pas à sombrer. Il y a ceux qui pensent qu'il est possible de l'oublier, qu'il est possible de s'y habituer ; elle pense le contraire.

Au centre de l'atelier, le bureau du personnage le plus attachant de l'usine, Herbert, comme le sont souvent les personnes handicapées. Il semble avoir toujours été là, il semble être là pour toujours, et que serait cet atelier sans lui ? Une force physique à la disposition d'un atelier quasiment intrégalement féminin. "Demandez à Herbert, il vous emmènera cela, demandez à Herbert, il fera ceci." Un éternel jean bleu, pour un arrière train des plus impressionnants qui puisse être, et un polo, une semaine bleu, une semaine rouge, taché de sauces et autres graisses, le factotum essuie son front en sueur avec son mouchoir en tissu, et vient sitôt qu'on l'appelle, le pas monotone (jamais une variation) : "Herbert, entschuldigung, können Sie mir helfen bitte ?" "Ja" "Danke schön". Lorsqu'il n'est pas stressé par trop de courses à travers l'usine, Herbert sourit d'un sourire véritable et innocent. Chaque jour, à 11h50, à la seconde près, seconde guettée et surveillée devant les interrupteurs, il est là pour éteindre les lumières. Tout s'arrête. Pas une seconde de plus de travail. C'est la ruée vers le frigo. "A guetaaaa !" "Bon appétit."

Marché de noël

La foule, des gens partout : la grande vague, le grand passage annuel, le marché de noël. Des troupes d’allemands de plus de soixante ans, arrivées en masse dans des cars, marchent d’un pas lent, en parlant fort. Ils s’arrêtent devant chaque curiosité, stand, décoration kitch, magasin de souvenirs de la capitale alsacienne, ils s’attendent, s’interpellent, s’exclament, rient grassement. Arrive en même temps tout un bus de jeunes collégiens du Sud de l’alsace, en sortie exceptionnelle. Ceux-ci, courent, braillent, se chamaillent, se disputent. Au milieu de la foule, elle marche, ou plutôt elle tente de marcher pour rentrer chez elle. Des familles entières sont venues pour l’occasion, quelle joie de partager ensemble, la mauvaise mine blafarde de l’adolescent plaintif, traîné de force, et d’entendre brailler le dernier né dans sa poussette (il n’est pas encore en âge de tenir sur ses pieds). Sans oublier le fidèle (et inséparable) petit chienchien dans sa jolie petite veste de fourrure, - détail qui permettra aux passants interloqués d’oublier que la « crocrotte » sur le trottoir puisse provenir de cet animal aux allures civilisées -. C’est l’agglutinement devant les stands de vin chaud, les gens stagnent, quelques autochtones échangent des paroles en dialecte, tandis que d’un autre côté de petits groupes de jeune affichent fièrement leur bonnet de père noël rouge à pompon blanc orné d’étoiles rouges qui clignotent. Elle tente de passer, elle se fraie un passage, difficilement. Les corps s’entrechoquent, les gens se bousculent, s’excusent, se marchent sur les pieds, redisent « pardon », attendent, - quelqu’un vient de s’arrêter, sans prévenir, pour faire la bise à quelqu’un qui passe en sens inverse -, font deux pas, essaient de regarder par-dessus les épaules d’un groupe de gens tassé là le contenu d’un stand qui paraît intéressant. Il fait froid, c’est la remarque générale. Les odeurs du vin chaud et des bredele se fondent ensemble. A chaque coin du marché se trouve un père noël jouet qui sifflote un joli air, « les anges dans nos campagnes… », les anges citadins, eux, sont brandis aux fenêtres des bâtiments éclairés de mille feux, et, au centre de tous ces jeux de lumières, s’élance majestueusement, la cathédrale.

Le silence


La nuit
Solitaire, à travers rues endormies,
Un cri.

dimanche 18 novembre 2007

Le prince moderne

Le prince moderne a des muscles en fer. Véritable forgeron, il les travaille plusieurs fois par semaine, avec ponctualité, dans une organisation rigide : alternance des altères, à gauche, à droite, en haut, en bas ; une heure le lundi matin, deux heures le vendredi soir, de la rigueur ! Torse nu, il expose aux yeux admiratifs l’objet de son travail acharné, une façon de dire : « Eh ! Regardez, pas facile d’être un prince moderne ! ». Bouche bée, les témoins de ces mutations corporelles restent béas. La mâchoire légèrement décollée, ils s’exclament : « Quel athlète ! » Sous les néons d’une salle qui sent la sueur (et un peu les pieds : baskets obligatoires pour le revêtement de sol vert), il brandit fièrement son torse humide. Il se dirige vers les vestiaires, sort de son sac Adidas une serviette rouge, essuie les gouttes sur son front et frotte vigoureusement ses pectoraux plutôt mats (le mardi soir est consacré aux UV, il paraît, en plus, que c’est bon pour le moral !). Puis, il salue en souriant, serre les clés dans sa poche - contact du métal froid contre ses mains chaudes - et avance sans se presser jusqu’à sa voiture. Le prince moderne possède deux carrosseries : une BMW noire pour tous les jours, une Ferrari décapotable laquée rouge pour les sorties.
Comme toujours, sorti de la salle de musculation, le prince moderne glisse un chewing-gum à la chlorophylle en bouche et mâche régulièrement, rapidement. La clé insérée dans la Ferrari, les pneus crissent. De la musique tourne en boucle - un cd deux titres - le dernier tube de l’été qui sent les vacances, la plage, le sable fin et chaud, le sel, la crème solaire et les frites ; chanson dont le clip - original - réveille systématiquement (vraiment) les sens en émois : cinq filles identiques y dansent en bikini sur fond de cocotiers tandis qu’un homme en chemise blanche et jeans s’égosille dans un micro en dodelinant machinalement de la tête. L’œil du prince moderne est vif tel l’aigle. Sur sa route, il croise des proies qu’il sait traquer : « Eh ! Les filles, matez par ici ! » Une mince silhouette, presque frêle, si admirablement faite, se tient assise, droite, au bord de la route sur un vieux banc en bois. « Elle sera mienne, s’exclame-t-il tout haut au volant de son carrosse métallique rouge, je vais me la faire, pense-t-il ». Un discours tout fait, -quelques jolies flatteries, dans la subtilité-, un zest de mystère, quelques lignes de poésie (apprises par cœur), et le tour est joué ! Cendrillon s’envole vers le solide sommier du bel homme.
*
À trente ans, le prince moderne a tout pour lui, tout pour plaire, un corps de « rêve », des filles à ses pieds, un travail stable, beaucoup d’argent. Il peut changer de voiture quand bon lui semble, il peut dépenser une fortune en boîte de nuit. Il a la vie pour lui ! Le prince moderne a une phobie qu’il cache avec soin sous une carcasse d’acier. Une chose, une, échappe à son contrôle. Le samedi après midi, il téléphone à sa mère : « Maman, je passe, j’ai de la lessive ».
Trace : Ineffable, elle gît en chacun de nous.

Les clés de l'intériorité

Il arrive d’entrer dans un appartement et de s’y sentir, dès le premier instant, mal à l’aise, -comme attaqué par une odeur âpre, une couleur criarde- alors, il faut se terrer dans un coin, se faire tout petit, en attendant de partir. Il arrive de pénétrer dans un studio, et de se sentir immédiatement chez soi, s’asseoir par terre au beau milieu de la pièce, chauffé comme par un rayon de soleil, vouloir y rester sans compter les heures.
Il y a de vieilles maisons en pierres, immenses et froides, qui sentent l’humidité : des couloirs partout, héritage des générations. Il y a des chalets en bois dans lesquels un feu crépite allègrement pendant que la pluie résonne et glisse sur les tuiles.
Certaines portes sont hermétiquement closes (souvent, elles sont immenses et métalliques), d’autres, entrouvertes, laissent percer un brin de lumière ; certaines portes s’ouvrent et ne se referment jamais (ni verrou, ni cadenas, ni clé), d’autres, totalement ouvertes, claquent au premier courant d’air. Certaines fenêtres sont condamnées par l’envahissement naturel (branches, ronces, lierres), de petites lucarnes peuvent offrir de beaux paysages mais peu d’air ; certaines fenêtres s’ouvrent sur la mer et l’infinie courbe droite de l’horizon, de petits velux peuvent laisser pénétrer un ciel étoilé.
Il existe des pièces aux murs blancs, de ce blanc régulier et lisse, irrémédiable, des pièces ornées de vieilles tapisseries à grosses fleurs multicolores, des pièces qui sentent le gâteau au chocolat, des pièces parsemées de cartes postales et de photos, souvenirs impérissables, des pièces désertées, abandonnées, vidées, dans lesquelles s’amasse jour après jour un tas de poussière qui ne sera jamais nettoyé, des pièces agencées de rideaux en velours, des pièces où se réverbèrent des musiques enchanteresses, voire envoûtantes, aphrodisiaques, des pièces aux plafonds encerclés de frises interminables, il existe des pièces sombres dans lesquelles chacun se perd toujours un peu plus…
Sans parler de tous ces lieux de passages furtifs : la tente qui se plie, se déplie, se replie, les gîtes, les squats, les ponts, les grottes, les cabanes de jardin,…
Oui, l’humanité, la vie et le cœur ont des recoins, des courbes, des formes insoupçonnés, et infiniment variés.
M. R.
Voix : Quand la voix ne sait pas dire, elle se fait écriture. Quand l’écrit ne suffit plus, la voix se fait cri dans l’écriture. Quand l’écrit, le cri, ne suffisent plus, la voix se meurt, elle se fait silence.

La pluie de l'oubli

De la gouttière, tombe, goutte à goutte,
Le souvenir de vieux sentiments épars,
Perdus, dispersés.
Elles roulent, les perles de mémoire,
Elles s’aplatissent sur la faîtière,
S’écrasent contre les tuiles rouges
Et coulent, s’échappent doucement.
M.-F. R.
Frivolité : La légèreté d’une jupe à fleurs par une douce soirée d’été.

Tableau gris

« Je suis prise d’un soudain goût de nostalgie amère, j’écoute des airs angoissés, qu’importe, ces mélodies, ce sont un peu les tiennes, elles font partie de ton monde, ou plutôt devrais-je dire, elles font partie de mon monde, de celui que j’ai créé à partir du tien, de ton monde vu à travers le mien, ou l’inverse. J’ai envie de te parler, Joris. Alors, je laisse libre cours à mon écriture, l’une de mes seules armes contre la réalité, au moins, une chose est certaine, mes mots peuvent surgir, sans crainte, sans gêne, et mieux, sans risque même que tu ne les lises un jour (du moins, ce jour n’est pas encore venu, peut être, un jour, viendra-t-il, ce jour ?). Les mots me tuent toujours un peu, n’est-ce pas perdre de soi même, écrire ? Donner, sans retour, sans partage. Qu’importe, cela reste à l’image de mon Amour pour toi. Il y a des choses qu’on ne nomme pas, des choses qu’on n’explique pas, celle-ci en fait juste partie.
Notre Histoire est teintée de noir et de blanc : je n’y vois pas de couleurs vives, mais tout un dégradé de noirs, de blancs, en passant par les gris. C’est un miroir sur un mur, dans lequel tu parais le visage tourné vers une porte à demi fermée, la porte est éclairée, gris blanc, par une fenêtre invisible, mais derrière la porte, le noir est dense. Tu es au centre, une partie de toi est éclairée, -par cette fameuse fenêtre que l’on ne peut voir-, l’autre partie est dans l’ombre, dans un noir sombre, mais tu es aussi au centre du miroir, ce qui inverse les jeux de clairs obscurs. Dans un petit coin du miroir, dans un gris foncé discret, on devine plus qu’on ne voit un œil, presque imperceptible, qui regarde ton reflet dans le miroir, c’est moi, je suis hors cadre. »
Présence : Quand un silence sans gêne remplace tous les mots et combat tous les maux.

L'immortelle éternité d'un maître

Au beau milieu d’une ère médiatique, où l’image est la reine des reines, où l’admiration des jeunes filles de mon âge se porte essentiellement sur le faux reflet refait de ce que l’on nomme couramment les « stars », ces hommes stéréotypés et figés (les pauvres) dans une quantité de muscles, une taille, une couleur de rétine, une coupe capillaire -et même un regard- moulé, taillé, travaillé, pour être exactement aux mesures de l’offre et de la demande, au beau milieu de cette ère du « Regarde moi, c’est moi le plus beau », j’attacherai mon admiration à un individu du début du XVIIe siècle. Un homme dont je ne sais, dans le fond, rien. Il se prénommait Claudio, je suppose que sa famille, ses amis, les gens qui l’entouraient l’appelait ainsi : Claudio. Il est né en Italie, un pays, où, à l’époque, l’ère était à la redécouverte de l’antiquité, et à la découverte du monde, à l’élargissement de ses frontières. Claudio est entré dans ma vie, un samedi soir de printemps, il y a quelques années, -depuis, il ne m’a plus quittée, et il est vraisemblable qu’il ne me quitte jamais, jamais tout à fait en tous cas-.
C’était dans une église, avec des bancs en bois qui craquent (et qui font mal aux fesses), où les gens se retiennent de tousser, à cause de la résonance. Deux grandes heures ainsi, assise. Je regardais ces jeunes devant moi, à peine plus âgés que moi, capables, ensemble, de faire frissonner une église pleine, -faible est l’emploi du verbe « frissonner »-, je fixais intensément ces solistes, dont la voix, dont la corde, pénétrait les oreilles de chacun (sans exception) pour entrer au plus profond d’eux-mêmes, dans leur intimité la plus propre. J’étais remplie d’une admiration forte. Mais d’où provenait-elle ? Devant moi, il y avait ces jeunes musiciens et chanteurs, certes, c’était des étudiants, des référents, des identifiants potentiels pour mon jeune âge. Je les ai tous regardé, fixé, scruté, pendant plus de deux heures, et pourtant, je ne les ai pas « vus », étaient-ils beaux ? Oui sans doute, -les musiciens, ne serait-ce parce qu’ils sont musiciens attirent toujours mon intérêt-, mais il y avait autre chose. Un tout. Il y avait, entre l’orchestre et le public, l’éternité de Claudio qui flottait, l’éternité d’un maître. Je venais de vivre une rencontre, un véritable coup de foudre.
Et, -c’est le principe de tout coup de foudre-, j’ai compris que je ne pourrais désormais plus vivre sans Claudio. Que m’importe ce qu’il était ! Sans doute, un homme à la barbe blanche, coiffé et habillé comme on le faisait à son époque. Et son image ne m’intéresse pas, -elle n’aurait d’ailleurs aucun pouvoir, ni celui de diminuer ni celui d’augmenter mon admiration-. Non, il y a autre chose, cet homme n’était pas seulement un homme, mais un génie, un magicien même. Comment une œuvre née en 1610 a-t-elle pu traverser le temps sans prendre l’ombre d’une ride, pas même l’esquisse d’un vieillissement ? Comment Claudio est-il parvenu ce soir-là à me parler intimement à moi, toute jeune femme du XXIe siècle, ainsi qu’à toute une assemblée, d’âges si multiples ? Comment a-t-il su assembler à la perfection voix et instruments pour ne s’adresser qu’à ce qu’il y a d’humain en chacun ? Comment la langue morte qu’est le latin peut-elle reprendre vie, non qu’elle soit forcément directement «comprise » au sens intellectuel mais qu’elle soit remplie d’une absolue profondeur ?
Toujours est-il que suite à ce soir, Claudio m’a emmenée pour la première fois dans un rayon de la FNAC qui m’était alors encore inconnu : il portait l’étiquette « classique ». Il me fallait une valeur sûre, je ne pouvais pas prendre le risque d’une écorchure. Je connaissais le barbu contemporain Savall mais surtout le pouvoir et la beauté de la voix de sa femme, Montserrat Figueras. Leur interprétation des Vêpres de la vierge -Vespro della beata Vergine pour nommer le titre exact- était ornée d’un label « diapason d’or » (que demander de mieux ?). Je me dirigeais vers la caisse, fièrement (néanmoins, je complétais mon achat d’un cd de Pink Floyd, « N’allez pas croire que j’écoute que de la musique qui a dépassé le stade des décennies !» devait souffler tout de même les résidus d’une voix adolescente dans un coin de moi-même. Pardon, Claudio, même si pardon à Pink Floyd aussi, que je respecte beaucoup !)
Mon amour pour Claudio n’a, depuis ce jour, fait que grandir. Cela fera bientôt deux ans mais le sentiment reste le même, intact. Médicament en période d’insomnies, compagnon de route dans mes errances à travers rues, source de courage avant épreuve en tout genre, il est, il représente avec une justesse impressionnante, l’intensité du Sentiment. Ainsi cerné, canalisé, Claudio a ce pouvoir magique -et je pourrais dire, quasi divin-, d’apaiser, de stabiliser, de neutraliser le Sentiment. La partie finale en particulier, le Magnificat, renvoie à mon ouïe une proche image de ma propre représentation intérieure. Vingt minutes dont chaque seconde, bout à bout, est un frisson sans nom (plus magique encore, cela s’opère sans faille, à chaque écoute !). Captivée, toute entière, l’entremêlement du clavecin, des violons, des cornets, des voix, me transporte comme une drogue. Mes sanglots tremblants se transforment en larmes régulières ; mes excès éclatants de joie se transforment en un sourire bienveillant. Le pouvoir est tel, que presque, l’espace d’un bref instant, se dessinerait l’ombre furtive d’un Dieu absent, ou du moins, de « quelque chose d’autre ». Oui, Claudio sait se faire en même temps sensuel et divin. Il me parle et me nourrit.
Ainsi, plus efficace que le poster du dernier sex-symbol au milieu d’un mur blanc, identiquement aussi fade que son prédécesseur et sans doute autant que son successeur, plus grand qu’une image faussement retravaillée et périssable, j’offre cet « exercice d’admiration » à l’immortel Claudio, qui, en 1610 a créé, -à mes yeux-, Le Chef d’œuvre musical par excellence. Désormais, à la question « qu’est ce que tu aimes comme musique ? », je sais répondre sans gêne pudibonde : «Monteverdi. ».

A vingt ans


À vingt ans, -l’expression dit bien, « la vie devant soi »-, on croit tout pouvoir posséder (on est encore bercé d’illusions, ou plutôt, on sait qu’il est encore trop tôt pour arrêter de rêver), on croit que tout est possible : le succès, les voitures, les filles, et puis l’argent aussi. On court, on roule sur un long chemin dont on ne perçoit pas vraiment la fin. On se sent infaillible. Pour clamer son existence, on crie haut et fort : c’est là donc je possède.
À vingt ans, Éric prend son sac de voyage et part à l’aventure. Il quitte son petit village natal pour la grande ville, la grande vie. Il affiche un sourire fier et sûr. Il arpente les rues, il parle à tout le monde, c’est là, ça lui appartient, la rue, les gens, les filles. Chaque jour, il se retrouve embarqué dans une nouvelle aventure, de soirées en soirées, de nouvelle tête en nouvelle tête. Il se sent pleinement exister. C’est une véritable frénésie, un réel désir de tout goûter, tout toucher, tout essayer, tout voir, tout entendre : tout est permis. (Comme le jeune bébé découvre les saveurs et ses cinq sens, et regarde, l’œil curieux, la cuiller de compote qu’il réclame arriver vers sa bouche.) Éric vit la nuit et travaille le jour. Ainsi, il n’a jamais la sensation de ne pas exister. Il est englobé de grandes théories sur la vie, sur les autres, sur lui aussi. Il ne se pose, ni ne s’arrête à aucun moment. La vie est brève ! Il va de bar en bar, de rues en rues. Et ce n’est que, bien plus tard, quand tout ceci lui paraîtra loin, trop loin, qu’il reconnaîtra, -mais rapidement, comme un mot échappé trop vite-, qu’il ne s’est jamais senti aussi seul qu’à ses vingt ans.
À vingt ans, Viviane part, seule, au bout du monde. Elle choisit la plus grande distance possible du foyer parental. Mais l’éloignement géographique ne suffit pas, elle cherche encore et encore à s’éloigner, toujours plus loin, il faut tout essayer : la drogue comme solution. Pourtant, sur une plage exotique, à des milliers de kilomètres, l’esprit envoûté, ailleurs, Viviane pleure encore. Elle retourne chez les parents, repart vers quelque autre destination, revient et repart, revient… Dans sa poche, elle garde toujours précieusement la garantie d’un voyage, d’un ailleurs, la possibilité de s’échapper. Ainsi, assise devant sa fenêtre, elle peut refaire le monde à son image, attendre que passent les vingt ans.
À vingt ans, Joris croit avoir déjà tout vu, tout entendu, tout essayé. Il a la certitude d’avoir déjà trop pleuré. La vie, il ne veut pas la cueillir, elle est là, à côté de lui. Il ère des heures à travers rues. Il reste assis sur son lit en fixant le vide, la tête dans les mains. Joris n’a pas d’illusions, il n’attend que l’heure ultime, sans réelle hâte. Il repasse en boucle ce qui fait sa courte vie, il ressasse, remâche, pleure dans d’inapaisables soubresauts. Il oublie de relever lentement la tête, et de voir devant lui, la vie qui n’attend que lui, au-delà des vingt ans.
À vingt ans, on se construit, on se déconstruit, on se cherche, on se disperse, on ne se trouve jamais vraiment, on se sent invulnérable ou seul à crever, et on ignore encore que c’est là tout simplement ce qui fait la vie et la condition de tout le monde.