lundi 17 janvier 2011

Façades sur rue

J’avance lentement sous un rideau gelé d’eau trop mouillée pour être de la neige, trop légère pour être de la pluie. Dans la nuit brillent d’abominables décorations qui me rappellent l’imminence de la grande plongée vers des jours de plus en plus courts. Les pavés serrés cachent de gigantesques flaques que je ne parviens pas toujours à éviter. Bientôt, je sentirai l’humidité remonter à travers mes doigts de pied.
Cela fait soixante ans que j’habite ici, que je vis cette ville. J’ai vu construire, détruire, reconstruire, rénover des bâtiments, façonner des murs de toutes les couleurs. Moi, je la traverse sans cesse. Est-elle un peu de moi ou bien est-ce moi qui suis un peu d’elle ? Les gens vont et viennent dans un brouhaha discontinu, fait d’éclats de rire et de confidences. Mon regard balaie la foule sans se fixer, tandis que mes yeux clignent sous les gouttes acérées.
Soudain, tout bascule, je vacille avant de m’étaler de tout mon long sur le trottoir dégorgeant d’eau. J’essaie de me relever. Mais mon corps ne sait plus par où commencer. C’est alors que je m’en rends compte : j’éprouve une vive douleur à la paume de ma main droite.
Une ombre massive surgit devant moi, un homme aux larges épaules auquel je ne parviens pas à donner d’âge. Il me tend le bras. Un mince filet de lumière me permet juste de percevoir dans ses yeux une sorte de pitié mêlée de dégoût, comme s’il subissait sa « bonne action ». Je n’ai toujours rien articulé, je voudrais le remercier mais aucun son ne parvient jusqu’à ma bouche. L’inconnu sort machinalement un téléphone portable de sa poche. Il appelle les urgences.
L’ambulancier m’enveloppe dans une couverture de survie et enroule une large bande blanche – très vite teintée de rouge – autour de ma main meurtrie. L’homme monte à bord, à ma plus grande surprise. Il jette des regards furtifs vers moi. Je suis tétanisée de honte. Suis-je présentable ? Je dois avoir les cheveux ébouriffé, le visage bouffi, et peut-être même que je suis couverte de tâches de sang. Je tourne la tête et regarde les rues qui défilent rapidement à travers la vitre. Dix minutes plus tard, nous attendons assis l’un à côté de l’autre aux urgences. Nous n’avons toujours pas échangé un mot. L’homme pianote des messages sur son téléphone portable. Je me décide à rompre le silence en m’excusant, je lui dis qu’il peut rentrer chez lui, que je ne veux pas le retarder davantage. Il me répond qu’il n’est absolument pas pressé et qu’il restera là jusqu’à ce qu’il se soit assuré de mon retour chez moi. Je m’étonne de sa façon d’articuler chaque syllabe, de poser lentement chaque son de sa phrase. Un frisson incontrôlé me traverse le dos.
Sept personnes me précèdent. Les unes feuillettent machinalement des revues qui décrivent les secrets du biscuit parfait, prêt en quinze minutes, les autres regardent leur montre toutes les deux minutes. Pas un bruit, seul un enfant d’environ cinq ans agite un jouet difforme en plastique jaune qui répète inlassablement le même déclic – et qui agace profondément tout le monde. L’homme, lui, continue de m’observer avec insistance. Je n’ose pas le regarder en face.
Nous attendons ainsi pendant une bonne heure. Je me sens faible, je tremble, et l’odeur de désinfectant qui règne ici m’étourdit. Je me décide à formuler la question qui me tracasse : « De quoi ai-je l’air ? » L’homme me regarde, sourit discrètement et hoche les épaules, pris au dépourvu. « Je dois vraiment avoir la mine défaite ! » poursuis-je en levant enfin franchement la tête vers mon interlocuteur. C’est alors que je remarque avec stupeur un détail qui m’avait échappé. L’inconnu qui m’accompagne a la peau du visage parsemée de fines traces de brûlures. Son sourire, ses dents jaunes sonnent faux. Au comble de la gêne, comme si le seul moyen de justifier cette situation était d’étendre des mots entre nous, il se produit quelque chose d’inattendu, je me mets à me dévoiler, longuement et d’une seule traite en fixant le mur pâle devant moi :
« Un jour, impossible de lutter : le corps se plisse, se couvre de crevasses et de taches brunâtres qui s’étendent, se distendent. Le regard des autres change. Soit proie vulnérable, soit source inépuisable de pitié. Pourtant, là-dessous, bien caché sous cette corne et cette peau molle, sous ces veines saillantes où le sang circule plus difficilement, sous cette chair presque périmée, je suis restée la même. La voix qui vous parle, là, a été travaillée par la vie à l’image de mon corps flétri. Mais, je vous assure que la voix qui berce mes pensées les plus superficielles et les plus intimes, elle, est restée intacte. Jusqu’à mon soixante-cinquième anniversaire, j’étais toute focalisée sur mon apparence extérieure. La silhouette mince, élégante, j’attirais les compliments. Les hommes me désiraient. J’avais d’ailleurs fait, à trente ans, le choix de ne pas avoir d’enfant : je ne supportais pas l’idée que ma peau puisse être marquée, abîmée, par un être qui viendrait violer ma vie. Ma mère, après deux grossesses avait fini obèse et j’ai toujours eu la hantise de disparaître derrière une masse de chair. J’ai même avorté une fois. La première fois que j’ai senti que ma peau vieillissait, je devais avoir une vingtaine d’années. Quelle stupeur lorsque j’ai découvert dans le miroir des toilettes de l’entreprise où je travaillais mon visage façonné par ses premières rides ! Des toutes petites rides près des yeux, près de la bouche. C’est là que j’ai commencé à me maquiller à outrance, il fallait tout cacher. Adolescente, j’avais toujours été insouciante. Comparée à certaines camarades, j’avais la peau lisse comme une enfant. De cette peau blanche et douce qu’ont les poupées de porcelaine que je collectionnais quand j’avais cinq ans. Ma mère me racontait souvent comment, bébé, elle m’enduisait d’huiles essentielles et de crèmes hydratantes. Elle était fière de moi et m’exhibait comme un trophée. »
J’ai la bouche sèche et pâteuse. Je m’arrête de parler. L’émotion a pris possession de tout mon corps et je tremble fort. Je sens toute l’attention de mon interlocuteur qui ne peut retenir un geste, il me pose la main sur l’épaule. Je ne peux réprimer un mouvement de recul.
C’est à ce moment que le médecin m’appelle enfin. Je me sens épuisée. Je ne me suis jamais livrée avec autant de sincérité. L’inconnu se lève, je sens son regard et son sourire forcé dans mon dos. Nous entrons dans une salle aux murs blancs, trop éclairée, et je cligne des yeux. Le médecin retire la bande qui enserre mon poignet depuis de longues heures. J’éprouve une vive douleur. Le sang se remet à couler abondamment. Le docteur m’annonce qu’il doit me faire quelques points de suture. Ma tension baisse.
L’aiguille passe et repasse à travers la chair vieille et flasque de ma main tremblante, c’est comme un lent glissement vers l’intérieur de moi-même. Instinctivement, avant que mes yeux ne se ferment, je jette un dernier regard autour de moi. L’inconnu s’est volatilisé. Tout tourbillonne autour de moi, je suis happée dans un brouillard opaque.

vendredi 8 octobre 2010

jeudi 16 septembre 2010

Je vaque, tu vaques, elle vaque... à taire.

Pour ranger des livres le mercredi après-midi et le samedi après-midi, on me demande de fournir des pièces nécessaires pour constituer un dossier. On me somme de passer une visite médicale parce que la médecine du travail imposée pour mon apprentissage « c’est pas la même chose ». C’est administratif, et on ne joue pas avec l’administration. Autrement dit, rien ne prouve que je peux travailler 8h par semaine quand je pouvais en travailler 39h la veille. On exige soudainement de moi tout un tas de pièces qu’on ne s’était pas donné la peine de me demander pour mon contrat d’apprentissage, et quelles pièces : les diplômes ! Quel dossier fourni et complet, de mon brevet des collèges, mon baccalauréat général, mon DEUG, ma licence, mon master, ma licence pro, et j’ajoute pour le plaisir, mon certificat de journée d’appel à la défense. Peut-être suis-je apte à ranger des livres ? Parce que finalement, je perds 14h par semaine pour 8h de travail, et perds plus de 13 € sur les environs 40 € que je dois gagner par semaine.
A moins que la mairie ne doutait de ma réussite au diplôme préparé en son sein.

lundi 19 juillet 2010

Portrait d'un sadique en pro-fesseur

Il est des individus qui deviennent, bon gré, mal gré, « enseignants ». Parmi eux se démarque une espèce singulière qui, rejetée – et pour cause – de tous les établissements, se retrouve cloisonnée dans un modeste IUT. Ainsi frustré, le personnage peut délibérément agir en « pro-fesseur ».



Un petit garçon, trop maigre pour ses 8 ans, est caché derrière le vieux meuble en chêne massif du salon. Accroupi, il tremble si fort que ses dents claquent. Son père, un homme bedonnant et poilu, entre dans la pièce. Il a une grande bouteille de vin à la main et il hurle : « Où tu te caches encore ? Réponds ?! Bon Dieu, mais réponds-moi ! De toute façon, je te retrouverai… ». Il retire soudainement sa ceinture. Le petit garçon trop maigre pour son âge a juste le temps de glisser sa tête sous ses bras. Un bruit métallique emplit la pièce.

Les fourchettes raclent les assiettes. Le père préside la table, à ses côtés sa femme et ses deux garçons. Les enfants parlent, les parents rient. Chacun évoque la journée passée, ces petits riens du quotidien qui construisent une vie. L’aîné a eu une bonne note à l’école, il a pu lire son travail devant toute la classe, même si cela l’a, il l’avoue, un peu intimidé. Le petit, un bambin de 5 ans, aux joues gonflées et rougies se lance dans de longues explications sur la traite des vaches – il a vu faire un fermier aujourd’hui –.
Par terre, dans une assiette en terre cuite fissurée, le petit garçon trop maigre pour son âge mange avec ses mains les restes de la famille. Le bruit de fond des discussions familiales ronronne dans la cuisine. Il y a un silence. L’enfant lève la tête, apeuré. Son père semble soudain se souvenir de sa présence parmi eux, il se détourne vers le fils ingrat. Il se met à hurler. Pourquoi a-t-il encore manqué de respect envers M. Piedebiche son enseignant ? Qu’est-ce qu’il a donc dans la tête ? Mais la pire des punitions pour le maigrelet enfant, c’est le regard de sa mère : un regard suppliant et rempli de pitié.

Les deux jeunes adolescents sont assis sur le petit muret qui borde le lycée. L’un fume consciencieusement une cigarette, le second – long et fin – mâche un chewing-gum en regardant furtivement autour de lui. Ce dernier rompt le silence en disant d’une voix hésitante que la jeune Caroline ne le rend pas insensible. Son ami secoue les épaules et lui répond d’un ton détaché que les filles sont toutes les mêmes.
Quelques jours plus tard, en arrivant au lycée, le jeune adolescent long et fin surprend son ami avec la belle et convoitée Caroline. Ils s’embrassent au milieu du hall d’entrée en marbre. Il court jusqu’aux toilettes et se cache pour pleurer dans un box tagué.

C’est un jour comme un autre, un fourmillement d’étudiants sur le campus. Personne ne prête attention à cet insignifiant jeune homme qui est assis sur un banc, au milieu du couloir et qui lit avec ardeur. De petites lunettes rondes surmontent son long nez. L’étudiant n’a pas d’amis, et lorsque les filles s’adressent à lui ou qu’il est contrarié, il bégaie. Il déploie une intense énergie dans ses études : tout doit être parfait. Il réussit tous ses examens, avec un certain confort, à l’exception d’une matière insignifiante : « Théorie et méthode de pédagogie en milieu universitaire ». Le jeune homme est présent dans toute action politique à responsabilité : amicale de la fac, AFGES, vendeur OFUP – pour gagner un peu d’argent –, soirée entre porteurs de faluches. Ce n’est pas qu’il soit le bienvenu partout, mais qu’il est impossible de se débarrasser de lui. L’étudiant gringalet trace lentement sa route selon un schéma déterminé, comme la larve finit toujours par accéder au sac de farine.

Une quarantaine de rencards ratés plus tard – tant avec des femmes qu’avec des hommes –, le mystérieux individu atteint l’apogée. Son père est décédé des suites d’une cirrhose incurable. Il voit sa mère un week-end sur deux, fièrement, il enfile son plus beau costard et achète toujours une rose rouge pour tenter de combler le regard de pitié qui demeure toujours dans ses yeux. Ses deux frères semblent si parfaits.
Il apporte de bonnes nouvelles. Après licenciement de l’armée pour cause de trop longues palabres insignifiantes, il trouve une place dans un paisible IUT de province.



Une trentaine de paires d’yeux le fixent. Ce qu’il déteste ces mises en scène, ces espèces de débiles face à lui – quand même, qui parmi ces abrutis serait capable d’arriver à sa hauteur ? – . Il subit. Le malaise impose le silence dans l’assistance. « Mon Dieu, répondez, répondez-moi quelque chose ! » jappe-t-il en boucle. Les cliquetis de trousse font soudain écho au lointain bruit métallique d’une ceinture, à une fourchette qui gratte une assiette. C’est trop. Il s’en fuit.
Si l’un d’eux se met à parler, l’angoisse le submerge. Il se pourrait qu’il devienne un danger. Que personne ne l’interrompe, maintenant qu’il a enfin tous les droits !

L’étudiant est debout face à lui. La jouissance est totale : voici son pouvoir ultime sur le jeune tout tremblant. Qu’il parle, défende, exprime avec ardeur l’émotion de toute une année de travail à soutenir, qu’il essaie seulement. Le plaisir est d’autant plus fort – le petit garçon trop maigre pour son âge peut sortir de sa cachette et faire une grimace à son père –. Il pose son regard plein de boue sur les travaux qu’on lui présente et les détruit consciencieusement, à la manière d’une vermine inextirpable. Le règne du pro-fesseur.

MR

dimanche 13 décembre 2009

Du virtuel au concret

J’ouvre une feuille word vierge. J’aurais pu choisir une page open office. Mais c’est encore instinctif, la bonne vieille feuille blanche word. Je pourrais la remplir d’un tas de choses, de tableaux par exemple, voire de tableaux excel que j’insèrerais… Je pourrai y insérer des photos à gogo, choisir de mettre la feuille en mode paysage, rajouter des puces, des traits, des couleurs…
Je suis d’ores et déjà en train de me questionner : est-ce qu’il ne vaudrait pas mieux tout à l’heure, que je l’insère d’un bloc notes plutôt que de word, pour supprimer toute mise en forme, afin de pouvoir retravailler mon texte directement sur mon blog. J’en suis à ces questionnements maintenant. On pourrait presque parler de déformation professionnelle. Presque, parce que c’est loin d’être encore le cas !
Je travaille sur du concret virtuel. Des « nouveaux outils », plus si nouveaux que cela puisqu’ils ne cessent d’être dépassés. M’enfin un truc jugé concret par le grand public. Après le reste, ça ne compte pas.
Pourtant, je suis devant ma feuille blanche word, impuissante. L’éternel problème du sens mêlé à l’ « imagination ». L’écriture aphone. Ou pire : au milieu du stress quotidien naît la culpabilité de prendre une petite part de son temps pour soi, pour cet abstrait plus que virtuel, et l’écriture devient stérile.
J’essaie de l’attraper dès que possible, l’écriture. Pour ne pas la perdre complètement, me protéger d’une éventuelle frustration chronique. Mais il faut bien l’avouer, certains "exercice" ne fournissent pas un terrain d’entente unanime alors s’il faut oublier le sujet pour traiter le concret, je préfère me contenter du copier / coller.
Heureusement, il y a quelques rubriques à alimenter, de temps en temps, sur la plateforme au travail. Et bien sûr et surtout : les cours d’écriture !
Je regarde les livres posés autour de moi, certains prennent la poussière, d’autres sont empilés un peu maladroitement, certains sont légèrement cornés et s’entrouvrent discrètement… Mon virtuel concret en suspend.

lundi 5 octobre 2009

Déclaration de changement de situation à la CPAM

1. Situation actuelle
Apprentie
2. Situation antérieure à la situation N°1
Demandeuse d'emploi
Période sans emploi : du *** au *** Motif : Jeune diplômée









Les yeux fixés sur les arbres. Intensément. Le feuillage s'agite, légèrement.