J’avance lentement sous un rideau gelé d’eau trop mouillée pour être de la neige, trop légère pour être de la pluie. Dans la nuit brillent d’abominables décorations qui me rappellent l’imminence de la grande plongée vers des jours de plus en plus courts. Les pavés serrés cachent de gigantesques flaques que je ne parviens pas toujours à éviter. Bientôt, je sentirai l’humidité remonter à travers mes doigts de pied.
Cela fait soixante ans que j’habite ici, que je vis cette ville. J’ai vu construire, détruire, reconstruire, rénover des bâtiments, façonner des murs de toutes les couleurs. Moi, je la traverse sans cesse. Est-elle un peu de moi ou bien est-ce moi qui suis un peu d’elle ? Les gens vont et viennent dans un brouhaha discontinu, fait d’éclats de rire et de confidences. Mon regard balaie la foule sans se fixer, tandis que mes yeux clignent sous les gouttes acérées.
Soudain, tout bascule, je vacille avant de m’étaler de tout mon long sur le trottoir dégorgeant d’eau. J’essaie de me relever. Mais mon corps ne sait plus par où commencer. C’est alors que je m’en rends compte : j’éprouve une vive douleur à la paume de ma main droite.
Une ombre massive surgit devant moi, un homme aux larges épaules auquel je ne parviens pas à donner d’âge. Il me tend le bras. Un mince filet de lumière me permet juste de percevoir dans ses yeux une sorte de pitié mêlée de dégoût, comme s’il subissait sa « bonne action ». Je n’ai toujours rien articulé, je voudrais le remercier mais aucun son ne parvient jusqu’à ma bouche. L’inconnu sort machinalement un téléphone portable de sa poche. Il appelle les urgences.
L’ambulancier m’enveloppe dans une couverture de survie et enroule une large bande blanche – très vite teintée de rouge – autour de ma main meurtrie. L’homme monte à bord, à ma plus grande surprise. Il jette des regards furtifs vers moi. Je suis tétanisée de honte. Suis-je présentable ? Je dois avoir les cheveux ébouriffé, le visage bouffi, et peut-être même que je suis couverte de tâches de sang. Je tourne la tête et regarde les rues qui défilent rapidement à travers la vitre. Dix minutes plus tard, nous attendons assis l’un à côté de l’autre aux urgences. Nous n’avons toujours pas échangé un mot. L’homme pianote des messages sur son téléphone portable. Je me décide à rompre le silence en m’excusant, je lui dis qu’il peut rentrer chez lui, que je ne veux pas le retarder davantage. Il me répond qu’il n’est absolument pas pressé et qu’il restera là jusqu’à ce qu’il se soit assuré de mon retour chez moi. Je m’étonne de sa façon d’articuler chaque syllabe, de poser lentement chaque son de sa phrase. Un frisson incontrôlé me traverse le dos.
Sept personnes me précèdent. Les unes feuillettent machinalement des revues qui décrivent les secrets du biscuit parfait, prêt en quinze minutes, les autres regardent leur montre toutes les deux minutes. Pas un bruit, seul un enfant d’environ cinq ans agite un jouet difforme en plastique jaune qui répète inlassablement le même déclic – et qui agace profondément tout le monde. L’homme, lui, continue de m’observer avec insistance. Je n’ose pas le regarder en face.
Nous attendons ainsi pendant une bonne heure. Je me sens faible, je tremble, et l’odeur de désinfectant qui règne ici m’étourdit. Je me décide à formuler la question qui me tracasse : « De quoi ai-je l’air ? » L’homme me regarde, sourit discrètement et hoche les épaules, pris au dépourvu. « Je dois vraiment avoir la mine défaite ! » poursuis-je en levant enfin franchement la tête vers mon interlocuteur. C’est alors que je remarque avec stupeur un détail qui m’avait échappé. L’inconnu qui m’accompagne a la peau du visage parsemée de fines traces de brûlures. Son sourire, ses dents jaunes sonnent faux. Au comble de la gêne, comme si le seul moyen de justifier cette situation était d’étendre des mots entre nous, il se produit quelque chose d’inattendu, je me mets à me dévoiler, longuement et d’une seule traite en fixant le mur pâle devant moi :
« Un jour, impossible de lutter : le corps se plisse, se couvre de crevasses et de taches brunâtres qui s’étendent, se distendent. Le regard des autres change. Soit proie vulnérable, soit source inépuisable de pitié. Pourtant, là-dessous, bien caché sous cette corne et cette peau molle, sous ces veines saillantes où le sang circule plus difficilement, sous cette chair presque périmée, je suis restée la même. La voix qui vous parle, là, a été travaillée par la vie à l’image de mon corps flétri. Mais, je vous assure que la voix qui berce mes pensées les plus superficielles et les plus intimes, elle, est restée intacte. Jusqu’à mon soixante-cinquième anniversaire, j’étais toute focalisée sur mon apparence extérieure. La silhouette mince, élégante, j’attirais les compliments. Les hommes me désiraient. J’avais d’ailleurs fait, à trente ans, le choix de ne pas avoir d’enfant : je ne supportais pas l’idée que ma peau puisse être marquée, abîmée, par un être qui viendrait violer ma vie. Ma mère, après deux grossesses avait fini obèse et j’ai toujours eu la hantise de disparaître derrière une masse de chair. J’ai même avorté une fois. La première fois que j’ai senti que ma peau vieillissait, je devais avoir une vingtaine d’années. Quelle stupeur lorsque j’ai découvert dans le miroir des toilettes de l’entreprise où je travaillais mon visage façonné par ses premières rides ! Des toutes petites rides près des yeux, près de la bouche. C’est là que j’ai commencé à me maquiller à outrance, il fallait tout cacher. Adolescente, j’avais toujours été insouciante. Comparée à certaines camarades, j’avais la peau lisse comme une enfant. De cette peau blanche et douce qu’ont les poupées de porcelaine que je collectionnais quand j’avais cinq ans. Ma mère me racontait souvent comment, bébé, elle m’enduisait d’huiles essentielles et de crèmes hydratantes. Elle était fière de moi et m’exhibait comme un trophée. »
J’ai la bouche sèche et pâteuse. Je m’arrête de parler. L’émotion a pris possession de tout mon corps et je tremble fort. Je sens toute l’attention de mon interlocuteur qui ne peut retenir un geste, il me pose la main sur l’épaule. Je ne peux réprimer un mouvement de recul.
C’est à ce moment que le médecin m’appelle enfin. Je me sens épuisée. Je ne me suis jamais livrée avec autant de sincérité. L’inconnu se lève, je sens son regard et son sourire forcé dans mon dos. Nous entrons dans une salle aux murs blancs, trop éclairée, et je cligne des yeux. Le médecin retire la bande qui enserre mon poignet depuis de longues heures. J’éprouve une vive douleur. Le sang se remet à couler abondamment. Le docteur m’annonce qu’il doit me faire quelques points de suture. Ma tension baisse.
L’aiguille passe et repasse à travers la chair vieille et flasque de ma main tremblante, c’est comme un lent glissement vers l’intérieur de moi-même. Instinctivement, avant que mes yeux ne se ferment, je jette un dernier regard autour de moi. L’inconnu s’est volatilisé. Tout tourbillonne autour de moi, je suis happée dans un brouillard opaque.
Cela fait soixante ans que j’habite ici, que je vis cette ville. J’ai vu construire, détruire, reconstruire, rénover des bâtiments, façonner des murs de toutes les couleurs. Moi, je la traverse sans cesse. Est-elle un peu de moi ou bien est-ce moi qui suis un peu d’elle ? Les gens vont et viennent dans un brouhaha discontinu, fait d’éclats de rire et de confidences. Mon regard balaie la foule sans se fixer, tandis que mes yeux clignent sous les gouttes acérées.
Soudain, tout bascule, je vacille avant de m’étaler de tout mon long sur le trottoir dégorgeant d’eau. J’essaie de me relever. Mais mon corps ne sait plus par où commencer. C’est alors que je m’en rends compte : j’éprouve une vive douleur à la paume de ma main droite.
Une ombre massive surgit devant moi, un homme aux larges épaules auquel je ne parviens pas à donner d’âge. Il me tend le bras. Un mince filet de lumière me permet juste de percevoir dans ses yeux une sorte de pitié mêlée de dégoût, comme s’il subissait sa « bonne action ». Je n’ai toujours rien articulé, je voudrais le remercier mais aucun son ne parvient jusqu’à ma bouche. L’inconnu sort machinalement un téléphone portable de sa poche. Il appelle les urgences.
L’ambulancier m’enveloppe dans une couverture de survie et enroule une large bande blanche – très vite teintée de rouge – autour de ma main meurtrie. L’homme monte à bord, à ma plus grande surprise. Il jette des regards furtifs vers moi. Je suis tétanisée de honte. Suis-je présentable ? Je dois avoir les cheveux ébouriffé, le visage bouffi, et peut-être même que je suis couverte de tâches de sang. Je tourne la tête et regarde les rues qui défilent rapidement à travers la vitre. Dix minutes plus tard, nous attendons assis l’un à côté de l’autre aux urgences. Nous n’avons toujours pas échangé un mot. L’homme pianote des messages sur son téléphone portable. Je me décide à rompre le silence en m’excusant, je lui dis qu’il peut rentrer chez lui, que je ne veux pas le retarder davantage. Il me répond qu’il n’est absolument pas pressé et qu’il restera là jusqu’à ce qu’il se soit assuré de mon retour chez moi. Je m’étonne de sa façon d’articuler chaque syllabe, de poser lentement chaque son de sa phrase. Un frisson incontrôlé me traverse le dos.
Sept personnes me précèdent. Les unes feuillettent machinalement des revues qui décrivent les secrets du biscuit parfait, prêt en quinze minutes, les autres regardent leur montre toutes les deux minutes. Pas un bruit, seul un enfant d’environ cinq ans agite un jouet difforme en plastique jaune qui répète inlassablement le même déclic – et qui agace profondément tout le monde. L’homme, lui, continue de m’observer avec insistance. Je n’ose pas le regarder en face.
Nous attendons ainsi pendant une bonne heure. Je me sens faible, je tremble, et l’odeur de désinfectant qui règne ici m’étourdit. Je me décide à formuler la question qui me tracasse : « De quoi ai-je l’air ? » L’homme me regarde, sourit discrètement et hoche les épaules, pris au dépourvu. « Je dois vraiment avoir la mine défaite ! » poursuis-je en levant enfin franchement la tête vers mon interlocuteur. C’est alors que je remarque avec stupeur un détail qui m’avait échappé. L’inconnu qui m’accompagne a la peau du visage parsemée de fines traces de brûlures. Son sourire, ses dents jaunes sonnent faux. Au comble de la gêne, comme si le seul moyen de justifier cette situation était d’étendre des mots entre nous, il se produit quelque chose d’inattendu, je me mets à me dévoiler, longuement et d’une seule traite en fixant le mur pâle devant moi :
« Un jour, impossible de lutter : le corps se plisse, se couvre de crevasses et de taches brunâtres qui s’étendent, se distendent. Le regard des autres change. Soit proie vulnérable, soit source inépuisable de pitié. Pourtant, là-dessous, bien caché sous cette corne et cette peau molle, sous ces veines saillantes où le sang circule plus difficilement, sous cette chair presque périmée, je suis restée la même. La voix qui vous parle, là, a été travaillée par la vie à l’image de mon corps flétri. Mais, je vous assure que la voix qui berce mes pensées les plus superficielles et les plus intimes, elle, est restée intacte. Jusqu’à mon soixante-cinquième anniversaire, j’étais toute focalisée sur mon apparence extérieure. La silhouette mince, élégante, j’attirais les compliments. Les hommes me désiraient. J’avais d’ailleurs fait, à trente ans, le choix de ne pas avoir d’enfant : je ne supportais pas l’idée que ma peau puisse être marquée, abîmée, par un être qui viendrait violer ma vie. Ma mère, après deux grossesses avait fini obèse et j’ai toujours eu la hantise de disparaître derrière une masse de chair. J’ai même avorté une fois. La première fois que j’ai senti que ma peau vieillissait, je devais avoir une vingtaine d’années. Quelle stupeur lorsque j’ai découvert dans le miroir des toilettes de l’entreprise où je travaillais mon visage façonné par ses premières rides ! Des toutes petites rides près des yeux, près de la bouche. C’est là que j’ai commencé à me maquiller à outrance, il fallait tout cacher. Adolescente, j’avais toujours été insouciante. Comparée à certaines camarades, j’avais la peau lisse comme une enfant. De cette peau blanche et douce qu’ont les poupées de porcelaine que je collectionnais quand j’avais cinq ans. Ma mère me racontait souvent comment, bébé, elle m’enduisait d’huiles essentielles et de crèmes hydratantes. Elle était fière de moi et m’exhibait comme un trophée. »
J’ai la bouche sèche et pâteuse. Je m’arrête de parler. L’émotion a pris possession de tout mon corps et je tremble fort. Je sens toute l’attention de mon interlocuteur qui ne peut retenir un geste, il me pose la main sur l’épaule. Je ne peux réprimer un mouvement de recul.
C’est à ce moment que le médecin m’appelle enfin. Je me sens épuisée. Je ne me suis jamais livrée avec autant de sincérité. L’inconnu se lève, je sens son regard et son sourire forcé dans mon dos. Nous entrons dans une salle aux murs blancs, trop éclairée, et je cligne des yeux. Le médecin retire la bande qui enserre mon poignet depuis de longues heures. J’éprouve une vive douleur. Le sang se remet à couler abondamment. Le docteur m’annonce qu’il doit me faire quelques points de suture. Ma tension baisse.
L’aiguille passe et repasse à travers la chair vieille et flasque de ma main tremblante, c’est comme un lent glissement vers l’intérieur de moi-même. Instinctivement, avant que mes yeux ne se ferment, je jette un dernier regard autour de moi. L’inconnu s’est volatilisé. Tout tourbillonne autour de moi, je suis happée dans un brouillard opaque.
